Venezuela : L’Hélicoïde, d’une dictature à l’autre

C’est un drôle de bâtiment, au centre de la capitale vénézuélienne, Caracas, au pied d’une colline. L’Hélicoïde, ou plutôt El Helicoide. Symbole de la puissance de l’État, il devait être le plus grand centre commercial d’Amérique latine avec plus de 300 boutiques, des escalators et des ascenseurs ultras modernes fabriqués en Autriche ; un endroit visible de n’importe quel lieu de la capitale. On avait prévu un héliport, un hôtel de luxe le tout surmonté d’un dôme unique, spécialement conçu pour le sommet du bâtiment.

La construction de cet hélicoïde a débuté dans les années 1950 sous la dictature de Marcos Pérez Jiménez. Le boom économique de l’après-guerre permettait toutes les folies et tous les projets plus grandioses les uns que les autres, et le dictateur Marcos Pérez Jiménez voulait projeter l’image d’une nation tournée vers l’avenir croulant (déjà) sous la manne pétrolière. Mais l’édification de l’immeuble a été ralentie faute d’argent, mais aussi à cause de la corruption, puis le coup d’État de 1958 tua le chantier. Mais pas définitivement.

La construction reprit en 1998 après avoir été laissée à l’abandon et à la discrétion des squatteurs et des trafiquants de drogue pendant quarante ans, malgré quelques tentatives de le réaménager en centre culturel ou de loisirs. Le bâtiment abrite désormais une partie des redoutés services de renseignement du gouvernement. C’est une prison et un lieu de torture. L’Helicoide est devenu le symbole de la peur. Surtout depuis Maduro.

La BBC s’est entretenue avec d’anciens prisonniers, leur famille, des officiels vénézuéliens, des responsables d’ONG, ainsi qu’avec deux anciens gardiens de prison, pour décrire l’ambiance qui règne à El Helicoide. « Ils nous ont demandé de protéger leur identité parce qu’ils craignent des représailles du gouvernement contre leur famille », racontent les reporters.

Quand la situation économique s’est fortement dégradée au Venezuela, A El Helicoide, le chaos s’est imposé. Des autobus remplis de prisonniers arrivaient à la prison tous les jours. Des étudiants, des militants politiques, et parfois des enfants, étaient du lot parce qu’ils avaient été au mauvais endroit au mauvais moment, et ce, dès l’arrivée au pouvoir de Chavez.

 Faire peur aux gens

 « En arrêtant beaucoup de gens, le but était de faire peur », a dit un ancien gardien de prison à la BBC. « Et je pense qu’on y est arrivé d’une certaine façon. Parce que de nos jours, quand il y a une manifestation ou une marche, beaucoup de Vénézuéliens ont peur d’y prendre part parce qu’ils ne veulent pas être arrêtés », ajoute-t-il. Les détenus d’El Helicoide attendent des jours, des semaines, voire des mois pour comparaître devant un tribunal. Quand ils comparaissent…

« Le SEBIN est une institution dont la mission est de produire des renseignements et de l’information. Mais il n’est plus dans ce rôle. Maintenant, sa vocation est de défendre une dictature ».

Les conditions de détention dans cette prison sont extrêmement difficiles. Aucune hygiène, pas ou très peu de toilettes et puis le recours systématique à la torture. La nuit, les riverains des quartiers populaires qui entourent El Helicoide entendent parfois des hurlements…

 SEBIN

 Cinq lettres qui effrayent les Vénézuéliens. Elles signifient : Service de renseignement national bolivarien. Tout un programme. Mais un programme dramatique. Le SEBIN est la principale agence de renseignement du Venezuela, mais très vite cette structure placée sous l’autorité directe de l’exécutif est devenue une police politique. Si le service dispose toujours de bureaux et de lieux de tortures et de détention à El Helicoide, son siège a été transféré par Maduro dans un bâtiment qui avait été créé à l’origine pour être une station de métro et des bureaux sur la Plaza Venezuela. Cet immeuble moderne est appelé… La Tombe ! Il y a fort à parier que les tués par balles (au moins une trentaine entre lundi et mercredi derniers) l’ont été par des agents en civil du SEBIN. Des jeunes en jeans et T-shirt, extrêmement mobiles, bien entraînés et souvent infiltrés dans les manifestations. Ce sont eux qui sèment non seulement la mort, mais la confusion. Les observateurs étrangers (notamment les journalistes) ont beaucoup de mal à déterminer qui a abattu qui.

Les sous-sols de La Tombe sont aussi des lieux de torture et de détention. Il y a, jusqu’à cinq étages sous terre, des dizaines de cellules de 4 ou 5 m², non ventilées. Chaque cellule est alignée côte à côte de manière à éviter toute interaction entre les prisonniers. Les prisonniers ne reçoivent aucun soin médical, quel que soit leur état de santé. Selon l’ONG Justice et procédure, ces conditions pénitentiaires très dures ont d’abord pour vocation à encourager les prisonniers à plaider coupable lors de procès arrangés. On n’est pas loin des méthodes soviétiques des années 30. De toute façon, beaucoup ne voient même pas ces procès, car le taux de suicide est particulièrement élevé dans La Tombe.

C’est ce régime qu’aura longuement et vigoureusement défendu une certaine gauche européenne, dont le député Mélenchon. Qui, encore aujourd’hui, ose parler de coup d’État illégitime à propos des derniers évènements…

La Tombe…