Un évêque et des prêtres défendent l’Amazonie. Ils sont régulièrement menacés de mort

Erwin Kräutler, né le 12 juillet 1939, aîné de six frères et sœurs, à Hohenems (Vorarlberg, Autriche), est un prélat catholique et missionnaire autrichien, évêque de Xingu, le plus grand diocèse du Brésil, de 1981 à 2015. Kräutler a été ordonné prêtre, le 3 juillet 1965, en la cathédrale de Salzbourg. Il effectue sa première messe le 18 juillet 1965 à Hohenems, puis, le 2 novembre 1965, il est envoyé, en tant que missionnaire, dans la partie inférieure de Rio Xingu et du fleuve Amazone, au Brésil.

Il est connu pour son engagement en faveur des droits des populations autochtones ainsi que pour la préservation de la forêt tropicale amazonienne.

Sa vie est constamment menacée. Le 16 octobre 1987, il sort grièvement blessé d’une tentative d’assassinat.

Son chauffeur est tué. Les assassins et l’instigateur sont condamnés, mais rapidement libérés.

En 1995, un employé d’Erwin Kräutler, Hubert Mattle, est assassiné à Altamira.

Après l’assassinat de la religieuse et militante Dorothy Stang en 2005, Erwin Kräutler est à plusieurs reprises menacé de mort à cause du soutien qu’il apporte aux enquêteurs.

Il est également menacé de mort pour son opposition au projet de barrage de Belo Monte ainsi que pour avoir dénoncé les abus sexuels et la prostitution d’enfants très présente à Altamira.

En 2010, il reçoit le Prix Nobel alternatif pour son combat pour la préservation de la nature.

Sur la situation actuelle, il a déclaré dans les colonnes de The Guardian  (le 05/09) : « Les incendies en Amazonie sont une véritable apocalypse ». Il a précisé :

« Il y a toujours eu des incendies en Amazonie. Quand ils sont plus petits, la nature se reconstruit en quelques années. Mais vous voyez maintenant une véritable apocalypse (…) Les incendies de cette année dépassent tout ce que vous pouvez imaginer. C’est sans aucun doute une conséquence des propos de Bolsonaro sur l’ouverture de l’Amazonie aux sociétés nationales et multinationales ». Dans le même temps, le clergé catholique en Amazonie a publié une lettre ouverte condamnant la violence et les actes d’intimidation dont il se dit victimes en raison des efforts déployés pour protéger la forêt, les peuples autochtones et les communautés. « Nous sommes profondément déçus qu’aujourd’hui, au lieu d’être soutenus et encouragés, nos dirigeants (le clergé catholique) soient criminalisés en tant qu’ennemis de la patrie », ont-ils écrit. Les commentaires d’Erwin Kräutler vont-ils mettre une nouvelle pression sur le président brésilien Jair Bolsonaro après les critiques des dirigeants du G7, le mois dernier sur l’augmentation de la déforestation ?

L’évêque qui a convaincu un ministre de la dictature d’essayer de protéger les Amérindiens s’insurge contre Bolsonaro et sa politique de la terre brûlée

L’évêque Erwin Kräutler, évêque émérite de Xingu, explique dans les colonnes de El Paìs      comment les droits des autochtones sont entrés dans la Constitution avec le soutien du sénateur Jarbas Passarinho

 

En 1965, Erwin Kräutler, alors âgé de 26 ans, décida de suivre les traces de son oncle et atterrit à Altamira, dans le Pará, car dans son Autriche natale « il y avait tellement de prêtres que les uns marchaient sur les pieds des autres ». Mais il y avait une autre raison : enfant, il rêvait déjà du fleuve Xingu…

Il a donc consacré toute sa vie aux peuples les plus vulnérables de l’Amazonie. Après avoir suivi toutes les transformations majeures de la région, de la construction de la Transamazone aux récents incendies qui ont tant alarmé la communauté internationale, en passant par la construction du géant hydroélectrique Belo Monte, l’octogénaire Erwin Kräutler n’hésite pas à affirmer qu’Altamira vit ses moments les plus terribles ainsi que toute la région du Mato Grosso à l’Amazonie.

Altamira n’est plus le lieu paisible de 7 000 habitants qu’il a découvert dans les années 1960. La colonisation promue par l’armée militaire au cours de la décennie suivante et, plus récemment, la ruée vers le travail provoquée par la construction de Belo Monte en ont fait une ville de plus de 100 000 habitants avec un taux de chômage élevé et d’incessantes violences urbaines. Rien que cette année, un massacre a fait 62 morts dans son pénitencier. « Il y avait beaucoup de gens dans les communautés riveraines qui vivaient de la pisciculture et de l’agriculture familiale. Ils sont maintenant à la recherche d’un emploi. Ils avaient l’habitude de pêcher, ils dépendent aujourd’hui de la ville », explique l’évêque.

La plus grande municipalité brésilienne (159 696 km2) est toujours composée de parcs nationaux et de terres indigènes. Une terre sans loi où les intérêts des éleveurs, des accapareurs de terres, des petits agriculteurs, des Indiens, des prospecteurs et des bûcherons se croisent avec des armes à feu et à coups de tronçonneuses. L’évêque Erwin, comme tout le monde l’appelle, s’est toujours positionné aux côtés des faibles. Et a très tôt embrassé la cause indigène. « Ceux qui sont attaqués dans leur survie sont les premiers que nous devons défendre », ne cesse-t-il de répéter. Il dénonce « toutes sortes d’accaparements de terres, des terres de l’Union qui devraient être protégées ».

« La petite agriculture familiale doit être davantage valorisée. C’est fixer l’homme et la femme sur la terre, leur donner la possibilité de vivre dignement ».

 Belo Monte

Le barrage de Belo Monte est un barrage actuellement en construction sur le Rio Xingu, dans l’État fédéral du Pará. Il a fait l’objet de longues controverses et le chantier a été plusieurs fois interrompu sur décision de la justice. Les autorités affirment que ce barrage permettra au Brésil d’accéder à une plus grande autonomie énergétique, particulièrement dans le bassin amazonien, très dépendant de l’énergie fossile.

La diversité des poissons de la rivière Xingu est extrêmement riche, avec environ 600 espèces de poissons et avec un haut degré d’endémisme. La zone soit séchée soit noyée par le barrage s’étend sur l’intégralité de l’habitat d’un certain nombre d’espèces, par exemple, le pléco-zèbre (Hypancistrus zebra), le pléco solaire (Scobinancistrus aureatus), le cichlidé Teleocichla centisquama, le piranha Ossubtus xinguense et la grenouille Allobates crombiei. Une étude menée par des experts indépendants sur l’impact environnemental du barrage a conclu que le débit imposé au Rio Xingu signifiait que la rivière « ne sera pas capable de maintenir la diversité des espèces », au risque de « l’extinction de centaines d’espèces ».

Le projet a été suspendu pour inconstitutionnalité au regard des dispositions nationales protégeant les territoires des Indiens amazoniens au mois d’avril 2010 par une décision judiciaire immédiatement annulée en appel le jour-même. La justice fédérale de l’État du Pará a interdit le 28 septembre 2011 au consortium Norte Energia d’altérer le lit du rio Xingu.

Survival : « Ce barrage, s’il est construit, sera le troisième plus grand au monde, il inondera un immense territoire, asséchera certaines parties du Xingu, détruira la forêt et réduira le stock de poissons dont les Indiens, tels que les Kayapó, les Arara, les Juruna, les Araweté, les Xikrin, les Asurini et les Parakanã, dépendent pour leur survie ». La FUNAI, le département des affaires indigènes du gouvernement brésilien, a réuni les preuves de la présence d’Indiens isolés dans la région affectée par le barrage. Les Indiens isolés qui ont très peu d’immunité contre les maladies introduites par les étrangers sont ceux qui courent les plus grands risques.

Les Kayapó et d’autres groupes indiens de cette région manifestent contre le barrage depuis que sa construction a été planifiée dans les années 1980.

L’énergie hydroélectrique produite devrait pouvoir atteindre une puissance de 11 233 mégawatts crête (MWc) via 27 turbines, ce qui en ferait par la puissance, le deuxième plus grand barrage du Brésil, et le troisième dans le monde derrière le barrage des Trois-Gorges, en Chine, et le barrage d’Itaipu, entre le Brésil et le Paraguay.

Depuis le début de la dictature militaire (1964-1985), le Brésil a eu pour projet de développer des méga-barrages dans tout le pays, car 70 % de son électricité provient de projets hydroélectriques. « En janvier 2018, le pays a annoncé un changement de politique suite à l’ampleur des coûts environnementaux et sociaux », raconte Aaron Vincent Elkaim. Pendant trois ans, ce photographe a enquêté sur le barrage de Belo Monte, « le quatrième plus grand au monde. Il a une puissance installée de 11 233 mégawatts, mais il ne produira en moyenne que 4 571 mégawatts par an, soit 39 % de la capacité, car il ne génère que 1 000 mégawatts au cours de la saison basse des eaux qui dure trois à quatre mois ». Pour le construire, le Brésil a dû déplacer des dizaines de milliers de personnes (voir le travail de Aaron Vincent Elkaim sur le site de Slate)

Toujours menacé de mort, à 80 ans, il poursuit sa mission

Malgré les risques, l’évêque continue sa mission. À 80 ans il a gardé toute son énergie et s’active sans cesse sans compter les voyages. Il a récemment été invité par le pape François à faire partie du conseil pré-synodal, qui a travaillé à la préparation du Synode spécial des évêques pour l’Amazonie, prévu du 6 au 27 octobre prochain à Rome. Le président Jair Bolsonaro (PSL) a déclaré ces derniers jours que l’Agence de renseignement brésilienne (ABIN) surveillait la réunion, qui abordera des questions environnementales. C’est tout dire !

Le démantèlement par le gouvernement d’institutions fédérales telles que lIBAMA et ICMbio, ainsi que la rhétorique qui encourage l’occupation illégale de l’Amazonie, sont pour les experts de la région les principales causes de l’augmentation de la déforestation et des incendies dans la région.

Dom Erwin fait la même analyse. « Sa campagne électorale [à Bolsonaro] était anti-indigène.

Mais la question dépasse le simple refus de délimiter de nouveaux territoires et, comme le souligne Mgr Erwin, elle se résume à ce que les sociétés minières et les multinationales exploitent les richesses des terres autochtones. Le discours de Bolsonaro, fait référence à l’idée que l’Indien doit s’intégrer au reste de la société.

« C’est-à-dire que pour être brésilien, il faut cesser d’être un Indien et renoncer à son identité. C’est une absurdité extrême », déclare Dom Erwin. Cela démontre également, poursuit-il, que le président « ne croit pas en la fonction de l’Amazonie en tant que macrobiome régulant le climat planétaire ».

C’est une histoire comme on les aime au Brésil, le pays des novelas

Les jours antérieurs semblaient être plus prometteurs, notamment à la fin de la dictature. En particulier lors de la constitution qui a abouti à l’inclusion des droits des peuples indigènes dans la Loi organique de 1988.

« Nous avons accompli un miracle », se souvient Mgr Erwin, qui présidait alors le Conseil des missionnaires indigènes (CIMI) et avait mis en place au Congrès un groupe stratégique composé d’avocats pour faire une sorte de lobbying ».

Au cours de ce processus, il avait un allié improbable : le sénateur du Pará, Jarbas Passarinho, ministre du Travail et de l’Éducation pendant la dictature militaire et l’un des signataires de la loi numéro cinq sur les institutions, qui organisait la répression. C’était la terrible période des années de plomb.

En 1987, le politicien est devenu veuf. Et ce fut à Dom Erwin de dire une messe en sa mémoire et de rappeler son activité sociale, notamment en faveur de l’enfance.

Deux jours plus tard, le sénateur et l’évêque se sont rencontrés sur un vol à destination de Brasília. « Il a détaché sa ceinture, s’est levé, m’a prise dans ses bras et a pleuré, il a pleuré amèrement. Il a dit qu’il était très reconnaissant de mon discours lors de la messe », se souvient l’homme d’Église.

À son arrivée dans la capitale, des avocats de la CIMI ont persuadé l’évêque de reprendre contact avec Passarinho. Il était toujours l’un des principaux orateurs du Congrès. « J’ai téléphoné vers 20 h 30 à son bureau et lui ai dit qu’il y avait une affaire très sérieuse à traiter avec lui concernant les questions autochtones ». « Je suis au bureau, viens maintenant. Tu es le patron », lui a répondu bizarrement Passarinho.

Dom Erwin se rendit au bureau en priant pour trouver les mots justes. Et les ont trouvés. « Vous êtes né en Acre (…) et aujourd’hui, vous êtes sénateur de Pará. Acre et Pará sont les deux piliers qui soutiennent l’Amazonie. Vous aurez donc pour mission de défendre les peuples autochtones. Si vous ne faites pas ça, qui le fera ? »

Le sénateur a écouté attentivement les paroles de l’évêque, puis un peu plus tard les avocats de la CIMI. Petit à petit il fut convaincu que les modes de vie et les droits fonciers des Brésiliens autochtones devaient être respectés.

« Deux jours plus tard, il a prononcé devant le Congrès un discours enflammé qui l’a retourné. Je n’ai jamais compris, mais il avait un talent oratoire hors du commun (…)

Le sénateur autant à cause du fond que de son talent oratoire a été acclamé sur tous les bancs. Le vote final a été écrasant : plus de 400 parlementaires votaient en faveur de la protection des peuples autochtones, certains se sont abstenus et seulement huit se sont opposés. « C’était un miracle pour moi. Si nous n’avions pas eu la chance de parler à cet homme… »

Seulement voilà, un peu plus de trois décennies après les peuples premiers du Brésil n’ont jamais été autant menacés !

Le peuple Xingu

Ils sont un groupe de 16 tribus amérindiennes parlant quatre groupe de langues différents, qui vivent sur le cours supérieur du Rio Xingu, affluent de l’Amazone, dans l’état fédéral brésilien du Mato Grosso. Durant des siècles depuis la pénétration en Amérique du Sud par les Européens, ils ont fui les différentes régions où ils étaient établis pour échapper à la modernisation et la désassimilation culturelle, bien que des colons soient parvenus à s’établir jusqu’au niveau du cours supérieur du fleuve Xingu.

Le Parc Indigène du Xingu (anciennement Parc national du Xingu) se situe dans le Nord-Est de l’État du Mato Grosso, dans le Sud de l’Amazonie brésilienne. Il fait 2 642 003 hectares.

Sur la municipalité d’Altamira, les communautés autochtones ont été fortement affectées par la construction de la centrale hydroélectrique de Belo Monte. Des dizaines de personnes ont dû être déplacées et l’écosystème local a été bouleversé.

Les prêtres et les nonnes travaillent depuis longtemps avec les communautés pauvres d’Amazonie, ce qui les met souvent en conflit avec les puissants intérêts commerciaux et les autorités. Au cours des années 1970, le mouvement de théologie de la libération était étroitement lié à la résistance de la gauche à la dictature militaire de l’époque.

En 2005, la religieuse américaine Dorothy Stang a été assassinée par des propriétaires terriens. Le père Amaro Lopes, l’un de ses disciples, a été arrêté l’année dernière dans le bassin de la rivière Xingu. Kräutler avait tellement de menaces de mort qu’il a besoin d’une protection rapprochée.

Les tensions se sont encore accrues depuis que Bolsonaro (un ancien officier de l’armée qui avait défendu l’usage de la torture et des assassinats au cours des vingt années de dictature qui a pris fin en 1985) est devenu président.

Jair Bolsonaro a affaibli la protection de la forêt pluviale par l’État, il a verbalement attaqué des groupes indigènes, a accusé des ONG de provoquer des incendies et a rompu les liens avec les donateurs étrangers au Amazon Fund. En juillet, lorsque les alertes à la déforestation ont bondi de 278 % par rapport au même mois de l’année dernière, il a limogé le responsable de l’agence spatiale qui avait fourni les données.

Samedi, Bolsonaro a confirmé qu’il souhaitait que les services de renseignement brésiliens surveillent le synode amazonien. « Il y a beaucoup d’influence politique là-bas », aurait déclaré le président aux journalistes.

Bien que théoriquement catholique, Bolsonaro a été baptisé il y a quelques années par des pasteurs évangéliques en Israël. Son accession au pouvoir a beaucoup dépendu du soutien du mouvement pentecôtiste, qui se développe beaucoup plus rapidement que l’Église catholique.

À propos du barrage de Belo Monte, lire le reportage d’Isabel Harari, publié initialement sur le site de l’Instituto Socioambiental, est republié sur Global Voices dans le cadre d’un partage de contenu (2016).

Les vannes de Belo Monte, deuxième plus grande usine hydroélectrique du Brésil et quatrième barrage le plus important au monde, ont été fermées en novembre 2015 afin de débuter le remplissage des réservoirs du barrage en Amazonie — transformant à jamais la vie des populations indigènes et voisines de Belo Monte. La difficulté de navigation sur le fleuve, la disparition de points de pêche, l’augmentation des épidémies et le décès de poissons constituent quelques-unes des conséquences pour les populations environnantes.

 

« Vivre aujourd’hui sur le Rio Xingu est impossible. Les gens vivaient bien, et désormais ils souffrent, n’ont aucune vie digne de ce nom », commente Raimunda Gomes da Silva en passant sur les pierres de Volta Grande, un tronçon du Rio Xingu durablement affecté par le barrage…


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