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Mort d’un milicien qui en savait beaucoup

Était-il le commanditaire et l’un des assassins de Marielle Franco et de son chauffeur ?

En tout cas le milicien Adriano da Nóbrega a été abattu par la police dans des conditions qu’il reste à éclaircir. A-t-on voulu se débarrasser de lui avant qu’il ne parle ?

Il était très lié avec le clan Bolsonaro

 

Soupçonné d’avoir tué Marielle, le milicien Adriano da Nóbrega est abattu lors d’une fusillade.

Connecté au clan Bolsonaro, l’ancien capitaine de Bope Adriano Nóbrega da Silva a été tué lors d’un échange de coups de feu avec la police civile. Chef présumé du « Bureau du crime »[1]. Il est également soupçonné d’être impliqué dans la mort de l’ex-conseillère Marielle Franco.

Nóbrega, fortement soupçonné d’avoir commandité le meurtre de Marielle Franco voire d’avoir physiquement participé à ce meurtre sordide, était très lié avec le clan Bolsonaro, notamment avec l’un des fils du président, le sénateur Flávio Bolsonaro. La mère du policier travaillait d’ailleurs au bureau de Flávio Bolsonaro qui dès lundi a rendu un hommage appuyé à l’ancien capitaine.

L’ex-soldat est soupçonné d’être impliqué dans la mort de l’ex-conseillère Marielle Franco (PSOL) — le crime a eu lieu en mars 2018. Il faut rappeler que Flávio Bolsonaro a été le seul à voter contre la proposition du député d’État Marcelo Freixo (PSOl), l’actuel député fédéral, d’attribuer la médaille Tiradentes en l’honneur de la conseillère municipale…

 

Un peu de l’Histoire récente (et dramatique) du Brésil

Mars 2018. Une jeune conseillère municipale de Rio de Janeiro, sociologue et militante des droits humains et LGBT, est lâchement assassinée (ainsi que son chauffeur, Anderson Pedro Gomes) en plein centre de la capitale historique brésilienne.

 

[1] (Escritorio do crime), une puissante milice para-militaire connue pour ses tueurs à gages, dont Adriano Magalhães da Nobrega était le chef présumé. Ils font également dans l’exploitation illégale de biens immobiliers.

Selon Human Rights Watch, ce meurtre est lié à « l’impunité à Rio de Janeiro » et au « système de sécurité défaillant » dans cet État qui laisse les mains libres à des organisations criminelles dont beaucoup de membres sont des policiers (anciens ou en exercice). On appelle ces organisations des milices.

Le meurtre (par armes à feu) donne immédiatement lieu à l’organisation de manifestations dans une dizaine de grandes villes du Brésil puis dans tout le pays. Le 26 mars 2018, un groupe d’experts indépendants des Nations unies a relevé le caractère alarmant de sa mort et de la situation des défenseurs des droits de l’homme au Brésil et a demandé qu’une enquête impartiale soit immédiatement conduite.

Quelques jours après le crime, la police découvre que les balles qui ont été utilisées dans l’assassinat de Marielle Franco sont les mêmes que celles utilisées lors de l’exécution simultanée de 17 personnes dans les villes de Barueri et Osasco dans l’État de São Paulo en 2015. Ces balles faisaient partie d’un lot vendu à la police fédérale de Brasília.

Rapidement, deux suspects sont arrêtés : l’officier de police militaire à la retraite Ronnie Lessa et l’ancien militaire Elcio Vieira de Queiroz. Le premier est accusé d’avoir tiré les coups de feu et le second d’avoir conduit la voiture qui a pourchassé le parlementaire. Lessa vivait dans la même copropriété que Jair Bolsonaro. Élcio Vieira de Queiroz, 46 ans, avait posté une photo sur Facebook à côté de Jair Bolsonaro. Sur la photo, le visage de Bolsonaro est coupé.

Mais l’enquête s’enlise rapidement.

D’ailleurs, en novembre 2019, des associations de policiers accusent le président Jair Bolsonaro d’avoir « clairement attaqué et tenté d’intimider le commissaire de la police de Rio de Janeiro, avec l’objectif d’entraver la recherche impartiale de la vérité ».

Selon une historienne au CNRS, « L’attentat contre Marielle Franco est survenu dans une conjoncture très particulière. Depuis le 16 février (2018), la sécurité publique de Rio de Janeiro avait été placée sous la responsabilité de l’armée fédérale et non, comme la Constitution le prescrit, sous celle du gouverneur de l’État de Rio de Janeiro et de la police militaire régionale. Cette mesure a été prise par le président Michel Temer au prétexte que l’insécurité battait des records ». Amnesty International explique que la mort de Marielle Franco a suscité des commentaires d’une rare violence, notamment de la part de la droite avec des réseaux sociaux saturés d’injures à l’égard de l’élue noire et lesbienne. Lors de la campagne électorale de 2018, Rodrigo Amorim, candidat et futur député de l’état de Rio du Parti social-libéral (le parti du président du Brésil, Jair Bolsonaro) a démoli une plaque commémorative en l’hommage de Marielle Franco en présence de Wilson Witzel, candidat du Parti social-chrétien, actuel gouverneur de l’état de Rio de Janeiro.

Pourquoi a-t-elle été assassinée ? Les enquêteurs font l’analyse suivante : Marielle Franco montait un dossier compromettant sur certains politiciens. Selon les médias et les ONG, trois hommes politiques (Edson Albertassi, Paulo Melo et Jorge Picciani) seraient impliqués, députés de l’État de Rio de Janeiro appartenant au Mouvement démocratique brésilien (MDB) du président Michel Temer (ancien vice-président puis artisan de la chute de Dilma Rousseff), ils craignaient Marielle Franco. Elle représentait une menace pour eux et les milices qui contrôlent l’immobilier dans les bidonvilles. Des sources policières (anonymes) indiquent que l’assassinat était planifié dès 2017.

Alors que vient faire là-dedans l’ancien capitaine Adriano da Nóbrega Silva ?

Adriano da Nóbrega Silva est un personnage trouble. Capitaine dans les forces spéciales (BOPE), membre puis chef présumé du Bureau du Crime, lui et ses proches fréquentaient la famille Bolsonaro.

Nóbrega avait déjà été accusé de meurtre en 2005. Et à l’époque, il avait été vigoureusement défendu par un député qui s’appelait Jair Bolsonaro ! Il le qualifiant de « brillant officier ». L’ancien capitaine a également été plusieurs fois cité dans des dossiers judiciaires liés à des faits de corruption dont les plus importants concernaient directement… la famille Bolsonaro. Notamment après une série de malversations. Il s’agissait de versements réguliers et suspects sur les comptes de l’épouse du président actuel et sur ceux de la mère de Nóbrega.

Ce dernier était-il en plus mêlé à l’assassinat de Murielle Franco ? Oui, sans aucun doute. Mais à quel niveau ?

Toujours est-il que sa mort pose de nombreuses questions. La première d’entre elles qui est depuis dimanche sur toutes les lèvres : a-t-on voulu éviter que l’ancien capitaine ne parle ?

L’ancien maire de São Paulo, Fernando Haddad, proche de Lula, en est persuadé. Il se dit même « absolument pas surpris par cette mort… »

Vendredi prochain (14/02), le président de Psol, Juliano Medeiros, se rendra à Salvador pour rencontrer le secrétaire à la Sécurité publique du gouvernement de Bahia, Maurício Barbosa. Il veut plus d’explications sur les circonstances de la mort du milicien Adriano da Nóbrega.

Le chef du PSOL (le parti de gauche auquel était affiliée Marielle Franco) s’étonne des conditions de la mort de Nóbrega « Il y a deux fusils de chasse et deux vieilles pétoires rouillées [sur une photo de presse], qui ne ressemblent pas à ce que devrait être en la possession d’un milicien qui était un tireur d’élite. Ce n’est pas crédible ». D’un autre côté, il reste prudent et ajoute : « Nous voulons entendre le secrétaire [à la Sécurité de Rio de Janeiro] lui-même sur les conditions dans lesquelles cette opération a eu lieu ».

Le président de Psol a également critiqué le rôle du ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Sergio Moro, notamment le fait qu’Adriano da Nóbrega ne figurait pas sur la liste des personnes recherchées publiée le 30 janvier dernier. « Il était le chef d’une des principales organisations criminelles de Rio de Janeiro. Ne pas l’inclure sur la liste des personnes recherchées est un mépris, une absurdité… »

La mort de l’ex-capitaine est le résultat « d’une opération policière suspecte », selon un expert des milices. Il insiste sur le fait que Moro a suivi toute l’opération qui a abouti au siège du repère du milicien et à son élimination.

Ce rebondissement fait la Une des médias depuis deux jours. On insiste surtout sur le fait que, bien que non inscrit sur une liste de personnes recherchées, Adriano da Nóbrega, était bien considéré comme le commanditaire de l’assassinat de Marielle Franco et il était en cavale depuis un an.

La police affirme avoir retrouvé la trace de Nóbrega dans une ferme à Bahia, dans le Nordeste. Le fugitif aurait ouvert le feu et n’aurait pas survécu à ses blessures lorsque les policiers ont riposté.

C’est une version officielle qui semble fragile.