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Pourquoi la devise brésilienne s’effondre-t-elle et l’économie locale avec ?

 

L’économie, qu’elle soit politique ou non n’existe pas. Ni la finance ni la monnaie. Enfin, si, tout ça existe dans l’imaginaire humain. Et pour que ça fonctionne, il faut que ce soit fondé sur la confiance. Surtout pour la monnaie. Depuis 1945 trois monnaies dominent le monde : le dollar américain, le franc suisse et le yen (Japon). On a ajouté il y a une vingtaine d’années l’euro. Les transactions pétrolières ne se font qu’en dollar, par exemple.

Quant à l’euro, entre parenthèses, il a sauvé l’Europe lors de la pandémie. Imaginez ce que seraient devenus le franc français lourd ou pas et la lire italienne. Imaginez les sommes astronomiques que les banques centrales de chaque pays auraient dû injecter dans les économies pour les sauver. Les 500 milliards de l’UE d’aujourd’hui ne sont rien par rapport aux milliards de milliards qu’il aurait fallu dépenser à Paris, Rome, Madrid ou Athènes. Au risque de déstabiliser toute l’économie de l’Europe occidentale.

Alors, que se passe-t-il aujourd’hui au Brésil ? Qui n’a rien à voir avec l’UE… Encore que…

La monnaie nationale, le réal (reais en portugais au pluriel et sans accent – R$), s’effondre. Pourquoi ?

Le réal actuel date de 1994. Il est issu du plan réal initié par Itamar Franco et appliqué par le président de centre droit Fernando Henrique Cardoso, sociologue et ministre de l’Économie du précédent. Mais le réal a un ancêtre : il fut la monnaie de compte du royaume du Portugal et pour tout son empire colonial et donc au Brésil de 1500 à 1822. Après l’indépendance (le 7 septembre 1822), une monnaie également appelée réal brésilien a circulé durant toute la période impériale (1822-1889) puis pendant les premières années de l’ère républicaine. Ceci jusqu’en 1942, durant la présidence de Getúlio Vargas. La monnaie brésilienne est alors le cruzeiro, jusqu’en 1994 donc, divisé en 100 centavos de 1942 à 1964 et de 1970 à 1984 (Cr$).

Revenons au réal :

Il devient l’unité monétaire brésilienne, la trente-huitième monnaie du pays. Oui vous avez bien lu : la 38e ! C’est la plus importante réforme de l’administration du président Itamar Franco, 90 millions d’électeurs se sont prononcés en faveur de l’artisan du « plan réal ». De ce fait, il a ouvert le chemin pour la victoire de son ministre de l’économie, Fernando Henrique Cardoso. Pourquoi ce plan réal ? À l’époque les trois quarts des Brésiliens vivaient sous le seuil de pauvreté. Ce qui rajoutait à leur malheur fut une longue période d’hyperinflation. En 24 heures le prix du café pouvait doubler ! À sa création, la valeur du réal a été établie à 1 dollar (soit 2 750 cruzeiros). Le réal est toujours indexé au dollar américain. Cela veut dire que quand vous changez des euros ou des francs suisses en reais la procédure passe automatiquement par le dollar. Donc le change entre le réal et l’euro est tributaire de deux facteurs : la hausse ou la baisse du dollar par rapport à l’euro et bien sûr la situation économique du Brésil.

Alors, un ami lecteur (Philippe Ruinaut- https://www.facebook.com/philippe.ruinaut.5  ) me demande pourquoi le réal a été autant dévalué ces derniers mois ?

Il est vrai que, par exemple, au tout début des années 2000, le réal valait parfois moins de deux euros et le plus souvent autour de 2,30 €. Il y a deux semaines, le réal était à… 6,20. Vendredi soir il était à 5,61. 1 R$ = 0,178 € ou 0,20 US$.

Le Brésil a connu une longue période de stabilité sous Cardoso et Lula. Les deux, l’un de centre droit et l’autre de centre gauche, ont mené des politiques économiques relativement semblables. Et surtout, entre 1994 et 2014 le Brésil avait la cote. Les multinationales y investissaient à tour de bras. Sur le plan diplomatique, le Brésil parlait avec tout le monde de l’Iran à la France en passant par les États-Unis et la Chine. Membre des Brics (Brazil, Russia, India, China, South Africa – 2011), il apportait un fort contingent (notamment en Haïti) de Casques bleus. Depuis Temer le Brésil s’est isolé. Un isolement renforcé par Bolsonaro. Pour qu’une monnaie fonctionne, il faut deux types de confiance : domestique et étrangère. L’effondrement du cruzeiro était principalement causé par la perte de confiance intérieure. Aujourd’hui, le Réal perd de sa valeur du fait du manque de confiance extérieure. L’économie brésilienne est devenue très instable. De plus en plus d’entreprises rechignent à investir à São Paulo (capitale économique) et beaucoup se retirent purement et simplement comme Ford Truck ou les manufacturiers européens du cuir. Oui, du cuir. On le sait peu, mais le Brésil est un très gros producteur de cuir (en rapport à son immense cheptel bovin). Il y a de fortes chances pour que les chaussures italiennes de Monsieur ou le sac à main anglais de Madame soient fabriqués avec du cuir brésilien. Les industries du cuir n’achètent plus au Brésil, mais en Argentine et en Uruguay. Pourquoi ?

Bolsonaro a réussi le tour de force de se fâcher avec presque tout le monde. Avec la Chine, principal partenaire commercial (hors pays voisins), qui menace d’acheter sa bauxite et ses bœufs ailleurs (elle est prête à se tourner vers l’Argentine et même le Chili). Avec la France, alliée historique et principale fournisseuse  des armées brésiliennes (surtout la marine). Le Brésil ne parle plus à grand monde, peut-être à Trump et encore puisque l’Américain interdit les Brésiliens sur son sol et a récemment vertement critiqué (oui, tout arrive) la gestion de la pandémie par Jair Bolsonaro. Forte baisse des investissements et gros clients en colère, égal chute de la devise nationale qui entraînera une forte inflation et une chute importante du PIB.

Il y a aussi un autre facteur. Les multinationales souvent accusées de favoriser la crise climatique veulent se refaire une virginité auprès de leurs clients et surtout de leurs petits actionnaires. Alors, dans le capitalisme mondial, la mode est à l’écolo-économie. Par exemple plusieurs entreprises se sont retirées du Brésil lors des grands incendies forestiers de 2018/2019. Plus récemment, la grande distribution britannique et plusieurs banques scandinaves ont claqué la porte brésilienne suite aux prises de position de l’exécutif de Brasília sur l’Amazonie et les Amérindiens.

Enfin, une autre explication est à prendre en compte : les riches Brésiliens n’investissent plus dans leur propre pays et préfèrent désormais mettre leurs fortunes à l’abri du dollar américain ou du franc suisse.

 

Petite bibliographie éclairante :

 

  • Yuval Noah Harari, Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2019
  • Michel Herland, Keynes, Union Général d’édition (10/18), 1981
  • James C. Scott, Homo Domesticus, La Découverte, 2019
  • Nicolas Bouzou, Inventons la mondialisation de demain, Éditions de l’Observatoire, 2020

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