Des Nouvelles du Brésil

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Mesquinerie

Toute la ville était venue à l’enterrement. Sauf une seule personne. L’épouse du décédé. Elle lui en voulait un peu au trépassé d’être mort. Surtout dans les bras d’une pute de la rue Hernandez à deux blocs de leur maison à eux, Eduardo et Camellia.

Leur mariage avait pourtant bien commencé quelque vingt ans plus tôt. Camellia venait de fêter ses dix-huit printemps et Eduardo ses trente hivers. Elle était femme de chambre à l’hôtel Jules-César où il était gardien de nuit.

Ce qui avait d’abord séduit Eduardo ? Peut-être la façon dont Camellia avait de se dérober à ses avances pressantes.
Durant exactement onze semaines, quand il arrivait pour prendre son service à 18 heures, elle, elle quittait l’hôtel. Ils se rencontraient donc dans les vestiaires. C’était des locaux mixtes ce qui arrangeait bien leurs affaires, surtout celles d’Eduardo. Et d’ailleurs de tous les employés masculins du Jules-César. Certains soirs, dont celui de la Noël 1984, ça tournait carrément à la partouze. Mais Eduardo voulait Camellia, pas une autre. Et il la lui fallait pour lui tout seul.
Il montra tellement de constance à lui courir après dans les travées des vestiaires, à la coller contre les casiers en tentant de glisser une main entre ses cuisses, à la poursuivre jusque dans les toilettes en grimpant même par-dessus les cloisons, que la jeune fille en fut chamboulée et secrètement flattée.
Un vrai gentleman…
En se massant l’épaule droite meurtrie par une mauvaise chute (en fait, Eduardo l’avait plaquée au sol), elle se confia à sa sœur :
— Certes, il est un peu lourd, je veux dire au sens figuré, mais aussi au sens propre quand il me saute dessus, mais, vois-tu… il est si amoureux de moi, je ne peux plus rester indifférente. Je n’ai pas encore cédé à ses avances, enfin… je veux préciser pas… Pas de mon plein gré…
— Bref, il t’a engrossée ce fils de pute ! s’exclama la frangine.
— On peut dire ça comme ça, répondit non moins aimablement la jeune et innocente Camellia.

Ils se marièrent en septembre. Elle accoucha en novembre. Il passa la semaine sainte en taule pour avoir tapé dans la caisse de l’hôtel.
Ils perdirent tous les deux leur emploi et durent rembourser. Mais Eduardo ne resta pas les deux pieds dans le même panier. Ou dans la même cuvette. Ou dans le même sabot. Avec l’aide de deux voyous rencontrés en prison, il braqua la banque Ideal-Credito sise avenue Leite. Il garda tout le butin pour lui, car il avait pris soin de dénoncer de façon anonyme ses deux complices. Eux, ils se vengèrent en le balançant, mais on ne sut jamais pourquoi, les flics ne les crurent pas !
Eduardo acheta un petit immeuble au bord du fleuve. Il installa sa femme et sa fille d’un an dans l’appartement du dessus et, au rez-de-chaussée, il créa une quincaillerie.
Tout était au poil. L’argent entrait, la petite fille (Camellinha) allait à l’école et on put même embaucher une nurse et une femme de ménage en plus des quatre vendeuses au magasin. Eduardo, dans son petit monde féminin, ne savait plus où donner de la bite !
Bien sûr, il y eut quelques scènes…
Le jour où par exemple Camellia fracassa une bouteille de vinho suave sur le crâne déjà dégarni de son mari et celui où elle tenta de l’assassiner à coups de fourchette après l’avoir bombardé de pains de margarine congelés. C’était une mini crise de jalousie non fondée, assura Eduardo à qui voulut l’entendre. Mais dans l’ensemble, le couple coulait des jours paisibles. Et vieillissait.
La fillette devint une jolie adolescente aimant bien se camer de temps en temps et s’envoyer en l’air avec des pompiers imberbes. Elle vivait donc en pleine osmose avec son époque, comme aurait dit un freudien animiste. Elle finit par décrocher un boulot de gardienne de prison.
Elle, elle alla à l’enterrement d’Eduardo.
Tout le monde s’y rendit.
Eduardo était connu dans la ville entière et aussi dans tout le Pernambouc. On le saluait, qui les flics, qui les membres de tous les clergés, qui les hommes de Loi, qui les patrons de bar, qui les mères-maquerelles, et mêmes les femmes et les politiciens les plus corrompus. Populaire l’Eduardo ! À tel point que jamais il ne payait ou quasiment.
Une vraie légende moderne !
On lui offrait à boire et à baiser un peu partout. Du coup, il avait pris ses habitudes rue Hernandez, à l’Étoile Rouge, le célèbre établissement de Matilda Flor. Et là, c’était trop pour la brave et candide Camellia.
Et uniquement pour cette raison, elle n’alla pas à son enterrement.
Beaucoup ont trouvé ça un peu mesquin…

Les hommes dans la jungle

Dans deux heures à peine le jour se fera au-dessus de la jungle et les oiseaux en chœur diront aux quelques rares hommes qui ont dormi dans des hamacs tendus entre les arbres qu’il est temps de se faire chauffer un peu de café, d’aller se débarbouiller dans la crique et de continuer leur marche bien au-delà de leurs rêves.
Car ils fuient. L’or ne les a pas enrichis. L’alcool, le paludisme, la dengue les ont prématurément vieillis. Que faire ? Retourner à la civilisation ?
Ils ont décidé sans même se consulter : il valait mieux rester avec les singes hurleurs et côtoyer les urubus noirs. Dans leur errance éperdue, ils les suivront bien au-delà des confins du Brésil et du Venezuela par des layons connus d’eux seuls et des Amérindiens. Ils tomberont sur un de ces villages isolés qui se traînent sur les rives du fleuve.
Le jaguar les observant de loin.
Ils sont ces hommes et ce fauve de la même trempe. À quoi bon se méfier les uns des autres ?
Quand ils atteindront les premières cahutes, des femmes petites, cuivrées, à demi vêtues, viendront, comme accouées, à leur rencontre et quelque part une poignée d’ibis rouges tentera un ultime envol. Là-bas, beaucoup plus loin à l’est. Au-dessus de la savane humide.
Alors le toucan se drapera dans sa fierté.

On ne connaît jamais bien les gens sur les rives du Purus

Le pilote était manchot. Il se débrouillait plutôt bien. Il menait son affaire d’une main de maître. L’affaire en question était un Grumman Goose de la fin des années trente. Un de ces rares avions amphibies ayant échappé à la casse. L’appareil dans lequel nous étions était un modèle 1947. La peinture n’était sûrement pas d’origine. Un rouge vif, maladroitement strié de blanc. Les deux moteurs en étoile Pratt & Whitney tournaient à la perfection. Le pilote manchot s’appelait Pedro Esperito Santos Domingues de Caetano… « Un nom à la con dans ce pays, trop de lettres pour entrer dans les cases de l’administration… »

Pedro aimait parler, voyez-vous. En tout cas, avec moi. Des heures entières. Comme ça :
« Je suis né quinze ans après cet appareil. La veille de la Noël 1962, à Tapauá, au confluent des rios Purus et Ipixuma, à deux heures de vol de la Bolivie. Tapauá est une petite ville. Elle s’étend sur l’eau avec ses centaines de maisons flottantes.
« Ma passion pour les aéroplanes et en particulier les engins comme le Goose vient de mon enfance, j’ai toujours entendu parler de l’arrivée de la première machine volante à Tapauá. C’était également un hydravion. Un Noorduyn Norseman, lui aussi équipé d’une paire de Pratt et Whitney. Février 1963. Il avait à son bord un missionnaire et sa femme. Ils venaient s’installer pour prêcher et travailler. Ils étaient linguistes, je crois. J’ai connu le missionnaire Wilbur Pickering (c’était son nom) et j’ai vu son avion. Non pas que je sois doué d’une mémoire exceptionnelle (j’avais deux mois à leur arrivée !), mais l’appareil est resté plusieurs années. On m’a aussi beaucoup raconté le massacre des Indiens Jumas. Pickering a été le premier à leur porter secours avec son aéronef. C’était en 1964. Il remua ciel et terre pour inciter le gouvernement fédéral à aider les Indiens, mais tu penses, c’était juste l’année du coup d’État…
« Mon père était exploitant agricole. Il faisait surtout de la banane, de la papaye, de l’açaï, du guarana1 et des plantes médicinales, jusqu’au début des années 60, puis il s’est mis au soja sur deux mille cinq cents hectares. Le lendemain du jour où il venait de prendre livraison de trois nouveaux tracteurs russes apportés depuis Belém par un Transall de l’armée brésilienne, son voisin l’a abattu avec un fusil de chasse. Par jalousie et puis aussi parce qu’ils se disputaient cinq cents hectares entre le fleuve et les collines ».

Nous avions décollé de Macapá, la cité corrompue, capitale de l’État d’Amapá. C’était au mois de mai. À cette époque, je travaillais exclusivement pour une petite fabrique de joints de culasse et de carburateurs, de silentblocs et autres pièces mécaniques, associé j’y avais investi mes ultimes économies. La boîte s’appelait Mecanica-Unão-MCP-Ltda. Elle tournait bien. Nous étions très compétitifs livrant les objets demandés en grande quantité dans le Nord du Brésil et même au Venezuela. De fait, nous étions leaders dans tout le Bassin amazonien. Et ce, justement, grâce au Grumman de Pedro. Comme Directeur de la Mecanica-Unão-MCP Ltda, j’avais passé un deal avec Pedro… La suite sur Amazon fr ou Amazone ca

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