Un extrait…


En 1943, Arlette accompagna Victor à Paris. Ils sortirent du café de la place de la mairie à Chalon pour rejoindre la capitale par la route. Leurs bagages étaient prêts et avaient déjà été chargés dans la malle de la Delage. Ils quittèrent Chalon-sur-Saône le 18 septembre à 15 h 30 et roulèrent sur la Nationale 6 jusqu’à Paris en ne s’arrêtant qu’une seule fois pour dîner à Sens. Cinquante-cinq ans plus tard, Victor me décrit par le détail ce qu’ils avaient mangé.

« Quand je repensais à cette journée, au camp, je me souvenais de tout. De la poularde à la chair si fondante et parfumée, des petits légumes, notamment des pommes de terre frites, du vin couleur rubis… mais je ne pouvais évoquer les têtes. C’était pittoresque : dans mon souvenir nous n’avions croisé que des troncs, que des corps décapités ».
Ils arrivèrent entre 22 h et 22 h 30 pour s’installer dans un hôtel de Pigalle. « J’avais pensé qu’Arlette serait moins dépaysée ! »
Victor apportait du vin de Bourgogne à son frère et aussi de l’argent liquide.
À Lyon où il avait dû se rendre discrètement, il avait vendu deux lingots d’or sur le marché clandestin pour répondre aux demandes pressantes de son frère cadet. À cette époque, il était difficilement envisageable de virer une telle somme et naturellement impossible de l’envoyer par mandat. Victor avait mis les billets dans une valise, entre des chemises et des caleçons. Il n’avait rien dit à Arlette. « Ce n’est pas que je n’avais pas confiance en elle, mais je ne voulais pas l’affoler… Nous courrions un risque certain avec tant d’argent ».
Victor n’avait pas fait ce voyage uniquement pour apporter de l’argent à son frère, car après tout, Antoine aurait facilement pu venir chercher l’or et l’écouler à Paris. Un collabo côtoyant les huiles du nouveau régime n’aurait certainement pas eu de difficultés à réaliser l’opération. Je fis cette remarque.
« J’étais porteur d’un message… pour un certain Morange, je devais le rencontrer rue Monsieur-Leprince. 
— Donc vous faisiez de la Résistance !
— Oh, comme vous y allez !
— Victor, voyons… Vous étiez dans la Résistance dès 1942. Savez-vous que plusieurs de nos grandes figures de la guerre des ombres ne sont entrées dans le combat clandestin que fin 43 et bon nombre d’entre eux en 1944, souvent pour échapper au STO, quand ce n’était pas à quelques heures de la Libération…
— Peut-être…
— Mais enfin, Victor, vous saviez bien ce que vous faisiez et vous n’en avez jamais parlé ! »
D’autres que lui ayant moins fait et de beaucoup, n’ayant jamais été arrêtés n’omirent point, au lendemain de la Libération, de faire valoir leurs droits et surtout de se placer. Lui, ruiné, ne rentra en Bourgogne qu’en juin 1945. non seulement il ne demanda rien, mais jamais son nom ne fut cité dans le plus obscur opuscule et encore moins dans les listes de résistants auxquels ont rendit hommage dès l’automne 44 à longueur de colonnes dans les quotidiens renaissants !
Nous eûmes cette conversation il y a quatre ans. C’était au milieu du procès Forast. J’avais pris le large une semaine, le temps d’étudier au calme certaines pièces du dossier. Pour l’occasion, je m’étais enfermé dans un bel hôtel chalonnais. La fenêtre de ma chambre donnait sur la Saône aux hanches généreuses et aux courbes lentes. César avait écrit « son cours est d’une incroyable lenteur, au point que l’œil ne peut juger du sens du courant ».
J’avais appelé Victor et nous avions dîné ensemble au restaurant Chez Jules, au cœur de l’île Saint-Laurent.


contact@diogenedarc.com