C’est l’histoire de Côme de La Ronce, un libraire de province, et de son chat Marco-Polo qui tentent de résoudre une série de meurtres absurdes à Saint-Aubin-sur-Saône. L’intrigue débute par la découverte du corps d’un facteur, avant de basculer dans un univers métafictionnel où les livres et le langage prennent vie. Les chapitres alternent entre le journal de l’humain et les réflexions cyniques de son félin, lequel se considère comme le véritable cerveau de l’enquête. Peu à peu, les protagonistes découvrent que les crimes sont en réalité dictés par une confrérie secrète liée au passé de Côme. Le duo finit par plonger littéralement au cœur d’un manuscrit interdit, affrontant des monstres nés de fautes d’orthographe. Cette œuvre explore avec humour les frontières poreuses entre la réalité quotidienne et l’imaginaire littéraire.
Côme de La Ronce : enquêtes à la marge
Les autres lisaient le texte. Moi, je lisais les marges. Là où les lecteurs laissent des miettes de pensée, des soupirs griffonnés, des protestations en crayon gris. Les marges sont des territoires clandestins, des zones franches où les mots vivent une seconde vie…
Je suis un enquêteur de l’ombre, du soupir entre deux pages.
Je ne cours pas. Je déduis. Je ne crie pas. Je souligne.
1.
Journal de Côme de La Ronce
De Madame Bovary au trépas du facteur en passant par une tarte sardinière
De Madame Bovary au trépas du facteur en passant par une tarte sardinière
Ce matin, à 9 h 17 précises, l’heure où le soleil traverse la vitrine et illumine cruellement mes erreurs, j’ai renversé mon café sur une édition très rare de Madame Bovary. Pas n’importe quelle édition : reliée en plein chagrin aubergine, tranche dorée à la feuille, dédicacée par Gustave Flaubert lui-même en 1857, en l’honneur d’un certain Alfred.
Un véritable crime littéraire !
Un sacrilège bibliophilique de premier ordre ! Le genre d’incident qui vous fait radier à vie de toutes les ventes aux enchères respectables et vous condamne à hanter les brocantes de province la tête basse.
Les pages ont bu le moka comme une éponge assoiffée. Elles se sont gondolées dans un frisson d’agonie, laissant derrière elles une odeur amère de cramé, de caféine en perdition, et l’indubitable catastrophe patrimoniale. Emma, elle-même, n’aurait pas orchestré une fin plus dramatique.
Je fixai le désastre, paralysé, tel Orphée contemplant l’irréversible et déjà en train de composer dans ma tête mon plaidoyer devant le tribunal des bibliophiles avertis, lorsque la clochette de la librairie a tinté avec un enthousiasme déplacé.
Mme Montépingle est entrée en coup de vent, l’air plus agité qu’un politicien pris en flagrant délit de sincérité. Elle portait un manteau mal boutonné et des chaussures dépareillées.
— Côme ! On a retrouvé le corps du facteur dans le jardin de la maison des Épouvantails. Enfin, c’est moi.
― Vous ?
— Le… le macchabée, a-t-elle précisé comme si le terme technique rendait la chose plus supportable. Je… Je l’ai découvert… Il y a une demi-heure. Ou peut-être trente-cinq minutes. Je ne sais plus… Le temps se dilate étrangement quand on tombe nez à nez avec un cadavre entre les dahlias fanés et les pivoines meurtries. D’abord, mon attention s’est portée sur le vol d’un vautour énorme. Un rapace gigantesque ! Noir comme un présage biblique !
Il y a des vautours par ici ? me dis-je sans rien dire, car interrompre Mme Montépingle en pleine narration traumatique équivaut à arrêter une avalanche avec une raquette de badminton.
Et elle s’est évaporée aussi vite qu’elle avait déboulé, me laissant avec ma tasse vide, un cadavre annoncé, et une relique littéraire agonisante.
Je n’ai pas eu le temps de lui demander si elle plaisantait.
Moi, Côme de La Ronce, quarante-trois ans, libraire de métier et expert ès bibliophilie par vocation à Saint-Aubin-sur-Saône, bourgade d’un millier d’âmes où il ne se passe strictement jamais rien, allergique aux imbéciles, aux conflits, aux livres mal rangés, sans parler des questions existentielles posées en douce avant midi, je n’avais jamais enquêté que sur la disparition d’un ou deux volumes. Dont un emprunté (dérobé serait le terme juridiquement exact) par un client désabusé qui n’était autre que M. Fléchard, le bedeau de Saint-Aubin. Il s’agissait d’une édition originale de Sodome et Gomorrhe par Jean Giraudoux (1943), un des cent dix exemplaires illustrés et numérotés sur Madagascar, ce papier rare et luxueux qui embaume la vanité typographique et le snobisme mal tempéré.
J’ai su plus tard, par la confession embarrassée de l’intéressé, un soir de janvier où le vin chaud canellisé délie les langues, que l’honorable sacristain, gardien des clefs, des cierges et des silences infinis, fut fort déçu par les gravures guère plus licencieuses que les images ornant le calendrier des Postes. Il avait espéré, le pauvre homme, des révélations anatomiques plus… concrètes. Il me rendit l’ouvrage intact, quoique légèrement froissé par la déception amorale.
Il y eut une autre disparition. Le vol du Traité de taxidermie romantique. Le larcin a eu lieu un mardi, jour réputé depuis la nuit des temps pour les crimes littéraires à faible taux de résolution. Le manuel, relié en velours prune, dormait paisiblement entre Les Pensées d’un hérisson mélancolique et Le Guide illustré du coït en milieu forestier.
Le traité n’a jamais été retrouvé. Mais depuis, chaque Saint-Valentin, une vitrine anonyme s’illumine mystérieusement dans la rue des Lilas, derrière laquelle deux écureuils empaillés s’enlacent tendrement.
Mais revenons à nos moutons, expression dont l’origine remonte au XVesiècle et à la farce de Maître Pathelin, ce que je ne manquerai pas de préciser à quiconque m’accuserait de banalité lexicale.
Car il faut bien l’avouer, au risque de passer pour un être fantasque ayant vécu trop longtemps entre quatre murs tapissés de littérature: j’ai toujours rêvé d’être un héros de roman policier. Pas un détective super baraqué dont les muscles font craquer les coutures d’un costard qui ne se froisse jamais, même après avoir roulé dans la poussière d’un parking souterrain de Las Vegas. Pas de ceux qui sautent par-dessus les voitures en feu dans un ralenti cinématographique, qui dégringolent quatre à quatre les escaliers d’évacuation d’immeubles sordides du côté de Philadelphie ou de Baltimore, avec une oreillette high-tech, un flingue Glock19 à la ceinture et une réplique cinglante sur les lèvres genre « Tu aurais dû rester chez toi, connard » suivie d’une explosion en fond sonore. Non plus.
Moi, je suis plutôt du genre à résoudre les énigmes en chaussons, avec une loupe dans une main et une tasse de thé dans l’autre. Je préfère les crimes feutrés aux explosions, les silences lourds aux courses-poursuites, les suspects qui sentent la naphtaline aux gangsters tatoués. Je suis un enquêteur de l’ombre, de la marge, du soupir entre deux pages. Mon terrain d’action, c’est la librairie. Mes armes: un stylo plume, un ticket de caisse interlope, un marque-page oublié dans un roman nippon. Les témoins: des lecteurs distraits, des chats médiums, et parfois une vieille dame qui prétend avoir vu un dictionnaire bouger tout seul.
Je ne cours pas. Je déduis. Je ne crie pas. Je souligne.
Je suis un enquêteur en pantoufles, résolvant d’insondables mystères entre deux tisanes et trois citations de Balzac. Même si je porte des chaussons en forme de tortue. Oui, de tortue. Parce que la lenteur est une vertu. Parce que la réflexion ne se fait jamais en baskets. Parce que chaque pas vers la vérité mérite d’être feutré.
Et si un jour je dois courir, ce que je considère comme hautement improbable, mais pas tout à fait impossible dans un univers régi par le chaos et l’imprévisibilité, ce sera uniquement pour rattraper une édition originale d’Anna Karénine (1878, Éditions du Katkov, reliure pleine toile verte d’origine) qui aurait tenté de s’échapper par la fenêtre du deuxième étage de la villa Iasnaïa Poliana, résidence de Tolstoï, probablement traumatisée à jamais par les pages insoutenables de La Sonate à Kreutzer, ce roman dérangeant sur la jalousie et le meurtre conjugal ayant le pouvoir de perturber les lecteurs les plus endurcis.
D’ailleurs, ma librairie s’appelle Le Grimoire pantouflard. Un nom dégoté par ma grand-mère, grande lectrice et petite dormeuse ; elle affirmait que les livres se devaient d’être lus dans le confort. « Un bon roman, c’est comme une soupe chaude: ça se déguste assis, avec des chaussons et un chat sur les genoux. » Elle avait raison. Enfin, je suppose. C’est pour ça que chaque client reçoit un marque-page et un conseil de lecture selon la température ambiante. Ici, les enquêtes se déroulent entre les rayons. Les suspects sont souvent des ouvrages mal classés. Et les révélations surgissent dans les marges, là où les lecteurs griffonnent des pensées plus pertinentes que le texte.
Je crois que les chats ont un sixième sens.
Marco-Polo, mon Savannah de douze kilos et quarante-trois centimètres au garrot, aux yeux verts, nuance émeraude birmane et à la robe fauve tachetée digne d’un léopard miniature, ayant raté sa vocation africaine, alors donc, il s’est mis à miauler devant la porte de la réserve. Pas un miaou ordinaire. Non. Un miaulement dramatique, presque shakespearien.
En ouvrant la porte, j’ai découvert une tarte aux sardines posée sur le sol, encore tiède. La tarte, pas le sol. Et un mot griffonné sur une serviette en papier :
« Le facteur savait trop de choses. Ne cédez point à la gourmandise. »
Marco-Polo a reniflé la tarte, m’a regardé avec l’air de dire « Tu vas vraiment enquêter là-dessus ? » Et puis il s’est assis sur le mot.
C’est un signe, ai-je interprété.
Je me suis penché sur la tarte comme un véritable expert médico-légal.
Couche supérieure : sardines brillantes, posées en éventail.
Couche inférieure : pâte légèrement trop cuite.
Indice numéro un : encore un peu chaude, donc fraîchement arrivée ici.
Indice numéro deux : une odeur de mangue, rare dans nos contrées où la vigne règne en maîtresse.
J’ai sorti un stylo pour soulever un morceau de croûte, tel un inspecteur de police escamotant un drap mortuaire.
C’est à ce moment-là que Marco-Polo, d’un coup de patte fulgurant à faire pâlir d’envie un samouraï, a arraché une sardine et l’a dévorée avec un bruit de succion qui aurait fait honte à n’importe quel membre de la famille Addams.
— Marco, tu viens de compromettre une pièce à conviction ! Perry Mason te traînerait devant un tribunal pour moins que ça ! l’ai-je admonesté.
Le félin, imperturbable, s’est léché la moustache et s’est éloigné en me laissant pathétiquement seul face à un dilemme cornélien digne du Cid ou de Polyeucte:
Devais-je respecter le message mystérieux et ne pas manger la tarte… ou me plier à mon appétit grandissant et commettre un second méfait après celui infligé à Madame Bovary ?
Finalement, cédant à un soudain et imprévisible accès de sitiomanie, j’ai avalé un morceau de la tarte, en me demandant, mais un peu tard, si elle n’était pas empoisonnée…
Vous avez naturellement deviné qu’elle ne l’était pas, cette fichue tarte, puisque vous lisez présentement cette histoire dont le sérieux le dispute allègrement au tædium vitæ, cet ennui mortel tant combattu par Sénèque dans ses Lettres à Lucilius…
Bon, bref. Passons.
2.
Journal de Marco-Polo
Un vrai crime, bien sanglant, ça sent la peur et la sueur. Pas l’arabica de supermarché
Les humains ont besoin de mots pour exister. Ils parlent pour dire qu’ils vont parler. Ils écrivent pour expliquer pourquoi ils écrivent. Comme si le verbe nécessitait un extrait de naissance. Ils programment des colloques sur le silence, avec force micros et haut-parleurs, ils pratiquent des méditations bruyantes, où l’on respire à pleins poumons pour prouver qu’on respire, et où le calme intérieur est rythmé par des gongs à vous provoquer une crise cardiaque, ils fondent des clubs de solitude collective, ils créent des applications pour se débrancher, avec rappel toutes les dix minutes pour ne pas oublier de se reconnecter…
Ils lancent des mouvements spontanés hyper-organisés, des associations autonomes avec statuts juridiques déposés en préfecture, des partis politiques rebelles avec hiérarchie pyramidale, tout cela pour affirmer haut et fort leur farouche indépendance individuelle ! La contradiction ne les effleure même pas. Ils sont immunisés contre la logique. La cohérence les met en panique.
Moi, je miaule. Une fois, c’est la faim. Deux fois, c’est l’ennui. Trois fois, c’est l’apocalypse. Et pourtant, ils ne comprennent pas. Ils traduisent mes miaulements par un « Oh, il veut des câlins ! »
Non, créatures au cerveau lent, je veux qu’on évacue le salon. Et en vitesse !
Côme pense qu’il mène l’enquête. Il court, il note, il s’agite, se trémousse, tente de réfléchir, se perd. Les humains cherchent des preuves. Des choses carrées, visibles, certifiées, classifiées, tamponnées… Moi, je considère les incohérences. Les phrases bancales. Les regards qui fuient. Les miettes qui mentent.
Je m’assois sur les indices. Je les trie parfois par odeur. Je les classe toujours par niveau de danger.
Et quand Côme hésite, je miaule en verlan.
Il croit que c’est mignon. Il me gratouille derrière l’oreille comme on félicite un enfant qui vient de dire « abracadabra » en balançant le collier de perles de maman par la fenêtre.
Mais c’est une stratégie.
Je suis le cerveau. Il est le stylo.
Les humains paniquent pour des choses insignifiantes. Un bruit de moteur ? Fin du monde. Une lettre anonyme ? Complot interplanétaire.
Une tasse de café renversée ? Désastre national.
Ce matin, par exemple. Côme, mon colocataire bipède, libraire de profession, catastrophe ambulante de nature, a répandu son qahwah sur un livre ancien. Il a hurlé comme si on venait d’assassiner un membre de la famille. Madame Bovary, paraît-il. Moi, j’ai senti l’odeur: juste du papier mouillé, un peu amer, rien d’exceptionnel.
Il a répété vingt fois: « Un crime littéraire ! Un crime littéraire ! »
Ridicule. Un vrai crime, ça exhale la peur et la sueur. Pas l’arabica de supermarché.
Ensuite, Mme Montépingle est entrée, affolée, parlant de cadavre et de maison aux Épouvantails.
C’était annoncé: son effluve sentait la panique à deux rues à la ronde.
Côme croit que c’est lui qu’elle a choisi pour l’enquête. Faux.
C’est moi. Elle m’a regardé une demi-seconde. Assez pour comprendre que j’étais le seul cerveau compétent dans cette librairie.
Lui, il note dans son carnet. Moi, j’analyse.
Et si je miaule en plusieurs idiomes, ce n’est pas pour faire joli. C’est pour donner des instructions.
Les humains aiment dramatiser les pâtisseries. Un clafoutis aux pommes devient « souvenir d’enfance ». Un flan au citron devient « poésie acidulée ». Une tarte aux sardines posée dans une réserve ? Chez Côme, c’est forcément « une menace existentielle ».
Et je ne vous parle pas des madeleines d’un asthmatique introverti, néanmoins talentueux.
Soyons clairs:
Moi, j’ai flairé la tarte. Clupéidés argentés, pâte feuilletée médiocre. Un amateur. Pas un assassin de génie.
Alors j’ai fait mon devoir. Test de sécurité: j’ai arraché une sardine d’un coup de patte, l’ai engloutie, et attendu. Résultat ? Pas de poison fulgurant. Seulement un arrière-goût métallique de conserve premier prix, probablement en fer-blanc mal étamé. Aucune toxine détectable. Juste des sardines portugaises préparées dans les règles de l’art, légèrement salées, avec ce petit goût iodé de l’Atlantique que j’apprécie en particulier.
Côme a protesté… « pièce à conviction », « contamination », bla-bla juridique sans intérêt… avant de céder lui-même à la tentation et d’engloutir un quartier entier.
Typique. L’humain prêche la rigueur méthodologique, puis craque dès que son estomac gargouille…
À suivre…
