Brésil

Bolsonaro poursuit ses hommages à la dictature militaire

Une mémoire toujours vive

 

 

Le président brésilien, Jair Bolsonaro, a multiplié les hommages aux tortionnaires de la dictature militaire qui a dirigé le pays entre 1964 et 1985.

Ancien officier militaire n’ayant jamais caché son admiration pour la junte au pouvoir au Brésil entre 1964 et 1985, il continue de vouer ostensiblement une admiration sans bornes pour les années de plomb, allant jusqu’à saluer la mémoire de plusieurs tortionnaires.

Ivan Proenca, ancien capitaine de l’armée, a résisté aux premières heures du coup d’État militaire. « Ce gouvernement est déjà en train de réécrire l’Histoire sous l’angle le plus indésirable. Il faut que cela cesse », a-t-il déclaré à France 24.

Les victimes de la dictature brésilienne et ceux qui s’emploient à établir la vérité sur les crimes de la junte s’insurgent contre les récentes décisions et paroles du président Jair Bolsonaro, accusé de vouloir réécrire l’Histoire.

Il n’en finit pas de faire l’apologie de la dictature militaire. Début août, Jair Bolsonaro, président au pouvoir depuis le 1er janvier dernier, a changé quatre des sept membres de la Commission spéciale des morts et disparus politiques, chargée depuis 1995 d’identifier les victimes de la junte et de les indemniser.

Parmi les entrants, des militaires et des membres de sa formation, le Parti social-libéral (PSL).

Cette commission doit localiser les corps, identifier les personnes mortes ou disparues avant la loi d’amnistie de 1979 et définir une indemnisation pour les familles des victimes. 500 dossiers environ ont été déposés.

Bolsonaro a donc nommé des militaires à la commission qui enquête sur les morts et les disparus pendant la dictature au Brésil (1964-1985), expliquant sa décision par le fait que le gouvernement était désormais de droite !

« La raison de cette décision, c’est qu’il y a eu un changement de président, à présent, c’est Jair Bolsonaro, de droite, point final », a déclaré un ancien capitaine de l’armée à des journalistes, après la parution du décret au Journal officiel. Le colonel à la retraite Weslei Antonio Maretti et l’officier Vital Lima Santos intègrent donc cette Commission spéciale sur les morts et les disparus (CEMDP) qui dépend du ministère de la Femme, de la Famille et des Droits de l’homme.

Pour l’avocate Rosa Cardoso, qui faisait partie de la commission jusqu’en 2016, les nouveaux membres « ne croient pas eux-mêmes en l’idée d’une justice de transition », qui reconnaît aux proches de victimes le droit de connaître la vérité. « C’est comme si le Musée de l’Holocauste passait sous la gestion de l’extrême droite allemande », ose de son côté Paulo Pimenta, député du Parti des travailleurs (PT), qui vient d’être remplacé au sein de la commission par un membre du PSL.

434 morts et disparus, un chiffre trompeur

La dictature militaire brésilienne a duré 21 ans, de 1964 à 1985. Dans la région, c’est le régime autoritaire qui a duré le plus longtemps, mais c’est aussi celui qui a fait le moins de victimes : 434 morts et disparus, d’après les travaux de la Commission nationale de la vérité, contre plus de 3 200 sous la dictature chilienne (là aussi selon différentes commissions de la vérité) et plus de 30 000 pendant le régime militaire argentin.

Mais ce chiffre de 434 morts et disparus est trompeur. Le rapport final de la Commission nationale de la vérité estime que les politiques des gouvernements militaires successifs ont aussi entraîné la mort d’au moins 8 500 Amérindiens. La répression est féroce, notamment pendant les « années de plomb », entre 1968 et 1975 alors que le Congrès est dissous. On estime qu’au moins 20 000 Brésiliens ont été victimes de torture, entre les mains des agents de la police secrète.

Il faudra ensuite attendre 2011 pour que la Commission nationale de la vérité soit créée — plus de 25 ans après la fin du régime militaire — par la présidente Dilma Rousseff, elle-même une ex-guérillera d’extrême gauche, torturée et emprisonnée par l’appareil répressif du régime.

Une mémoire loin d’être apaisée

Jair Bolsonaro, ancien capitaine de l’armée dont au passage on dit peu qu’il s’est fait virer, a toujours présenté une lecture très différente de cette période. Le coup d’État de 1964 fut pour lui « une révolution démocratique » contre la menace communiste.

Le colonel Ustra, « terreur de Dilma Rousseff », selon les mots de Jair Bolsonaro au moment où il lui dédiait son vote en faveur de la destitution de la présidente en 2016, n’a pas été condamné par la justice civile, en raison de la loi d’amnistie votée en 1979 rappelle France 24. Une loi qui a permis le retour des exilés politiques, mais a également exonéré les tortionnaires de toute responsabilité jusqu’à aujourd’hui. Les crimes de la dictature brésilienne sont restés impunis. Ustra avait torturé l’ancienne celle qui devint présidente du Brésil.

« Personne ne réclame qu’on les mette en prison », confie la réalisatrice Lucia Murat, ex-guérillera emprisonnée pendant trois ans et torturée par le régime militaire. « Beaucoup sont morts, ou très vieux. Mais on ne peut pas cacher la vérité. On doit savoir ce qui s’est vraiment passé avec ces disparus, savoir qui a été assassiné. Ceux qui ont été torturés doivent être portés responsables ».

Pour la réalisatrice, dont la filmographie est étroitement liée à l’histoire de cette période, le Brésil n’est pas parvenu à faire ce travail de mémoire. Elle en veut pour preuve l’absence, près de 35 ans après la fin de la dictature, d’un centre de la mémoire comme il en existe dans les pays voisins qui partagent une histoire similaire.

Pour Ivan Proença, ancien capitaine de l’armée devenu professeur de littérature, « ce gouvernement est déjà en train de réécrire l’Histoire ». Une Histoire qu’il connaît bien : le 1er avril 1964, jour où le coup d’État militaire renverse le président Joao Goulart, le capitaine Proença désobéit aux ordres pour sauver des centaines d’étudiants assiégés par les putschistes au sein de la faculté de droit, dans le centre de Rio. Pour lui, les décisions et propos de Jair Bolsonaro relatifs à cette période servent « les intérêts du gouvernement actuel composé par des généraux, derniers héritiers de la droite radicale des forces armées. Tous soutiennent la dictature, la torture, et le colonel Ustra » a-t-il déclaré à l’AFP.

Le président d’extrême droite avait déjà déclenché une vive polémique, y compris dans son propre camp, en remettant en cause la version officielle de la disparition sous la dictature du père de l’actuel président du puissant Ordre des avocats du Brésil (OAB).

« Si un jour il veut savoir comment son père a disparu durant le régime militaire, je lui raconte, mais il ne va pas vouloir entendre la vérité », avait affirmé Bolsonaro à propos de Fernando Santa Cruz, étudiant et militant de gauche, disparu à l’âge de 26 ans en 1974, après avoir été arrêté par les services de renseignement du gouvernement à Rio de Janeiro.

Un tiers des ministres qui composent le gouvernement de Jair Bolsonaro sont en effet des militaires. Le vice-président est un général. Comment expliquer une telle proximité du président avec l’armée ?

Obsédé par l’armée dès l’âge de 15 ans, il est entré à l’Académie militaire à l’âge de 18 ans, puis a gravi les échelons jusqu’au grade de capitaine. Servant d’abord comme soldat, il s’élève jusqu’au grade de capitaine d’artillerie de l’armée de terre. Connu pour sa force physique, il est surnommé « Cavalão » (le grand cheval ).

 Grande gueule, en 1986, alors qu’il a le grade de capitaine, il accorde au magazine Veja un entretien dans lequel il critique le faible niveau des salaires des militaires et les restrictions budgétaires imposées à l’armée. Ses propos lui sont reprochés par sa hiérarchie et lui valent quinze jours d’emprisonnement.

Deux ans plus tard il finit par être exclu, accusé d’avoir planifié de faire exploser des bombes dans des casernes. « Il a été jugé pour avoir préparé des actes terroristes. Aujourd’hui, toutes ses tentatives de réécrire l’Histoire visent à le légitimer auprès de la frange de l’armée favorable à la période dictatoriale », estime l’avocate Rosa Cardoso.

Jair Bolsonaro donne-t-il des gages à l’armée par revanche personnelle ? Les militaires, tout comme une frange minoritaire de la société civile, elle aussi nostalgique de la période autoritaire, constituent en tout cas une base électorale non négligeable. En mars dernier, le président avait appelé à commémorer la date du coup d’État militaire le 1er avril, suscitant un tollé. Mais selon un sondage publié à l’époque, 36 % des Brésiliens estimaient que cette date devait être célébrée.

Devant la presse, le porte-parole de la présidence, Otávio Rêgo Barros, a indiqué que Jair Bolsonaro ne voyait pas cette date comme un coup d’État militaire. Pendant ses mandats de député fédéral, Bolsonaro a toujours défendu la thèse selon laquelle le Brésil n’avait pas vécu une dictature entre 1964 et 1985, mais un régime avec de l’autorité, rapporte le site d’informations G1.

Le site rappelle que pendant la dictature, il n’y a pas eu d’élection présidentielle directe. Le Congrès national a parfois été fermé, des mandats ont été annulés et la presse a été censurée.

Le pouvoir judiciaire s’oppose aux commémorations

Au sein du pouvoir judiciaire, l’annonce faite en début de semaine a provoqué de vives réactions.

« Dans un texte dur, […] le ministère public fédéral affirme que fêter la dictature, c’est fêter un régime inconstitutionnel et responsable de graves crimes de violation des droits de l’homme », indique le journal O Globo.

Le président de l’Ordre des avocats du Brésil (OAB) a abondé dans le même sens, déclarant par le biais de son service de presse que fêter le coup d’État revenait à conduire en regardant dans le rétroviseur, en suivant une route sinistre, rapporte le quotidien.

L’ordre de Jair Bolsonaro constitue « une attaque contre la démocratie brésilienne », affirme un éditorialiste du magazine Época.

Interviewé par la chaîne TV Bandeirantes, le président brésilien a admis que le régime militaire avait rencontré quelques petits problèmes mais a qualifié le coup d’État de « révolution démocratique », souligne le journal O Estado de São Paulo.

Quand il quitte l’armée, il se lance dans une carrière politique. il est élu député fédéral à Rio de Janeiro avec le soutien du PDC en 1990. Constamment réélu depuis, il adhère successivement à plusieurs partis centristes ou de droite.

À la Chambre des députés, il dépose près de 200 propositions de loi et un amendement constitutionnel. Presque tous rejetés. Mauvais orateur, guère futé, il ne pèse rien dans la vie parlementaire du pays et reste une personnalité politique discrète.

Ainsi peut-il apparaître comme un homme nouveau lors de la campagne électorale de 2018.

Sources : Globo,  France 24, RFI, Veja, Istoë, El Paìs.   


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