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Le rêve de la Floride française

La découverte de l’épave d’un navire ravive le souvenir des ambitions coloniales françaises au XVI siècle

Parallèlement, depuis quelques années, les travaux sur les expériences coloniales françaises au XVIe siècle sont en plein renouvellement. Parmi celles-ci, les expéditions de Floride bénéficient d’un regard neuf de la part des historiens, comme en témoignent les travaux de Franck Lestringant et de Mickaël Augeron, auteur de « Floride, un rêve français (1562-1565) », note Antoine Rivault dans les Annales de la Bretagne et des Pays de l’Ouest.

Histoire

La paix de Cateau-Cambrésis (1559) laisse de nombreux soldats désœuvrés. Alors l’amiral de Coligny veut les utiliser pour refouler les Espagnols au sud du continent nord-américain et harceler leurs galions. En 2016, la firme Global Marine Exploration publie un communiqué et plusieurs photographies d’une épave découverte au large de cap Canaveral. Elle est présentée comme étant celle de la Trinité, le navire amiral de Jean Ribault échoué au large de la Floride en 1565.

En 1562, lors d’une première expédition, le Huguenot dieppois Jean Ribault accompagné du gentilhomme René de Laudonnière, explore la Floride et engage les premières relations avec les autochtones Timucuans. Ayant élevé un monument aux armes du roi pour prendre symboliquement possession du pays, il fonde la colonie de Charlesfort. De retour en France, les guerres de religion retardent la suite de l’expédition.

Les photos diffusées montrent des canons de bronze ornés de fleurs de lys et surtout du monogramme d’Henri II. Les éléments de l’épave gisaient parmi les milliers de débris de lanceurs spatiaux de la Nasa accumulés au fil des années dans ce coin paisible de la Space Coast, sur le littoral atlantique du Sunshine State. Le 29 juin 2018, le tribunal d’Orlando a définitivement attribué le vaisseau à la France, qui le réclamait en vertu d’une loi maritime de 2004. C’est une reconnaissance de la souveraineté d’un État sur les épaves de ses navires militaires.

Qui était Jean Ribault ?

Originaire de Dieppe ou de Rouen, Jean Ribault (ou Ribaut) passe aux yeux de l’ambassadeur de Venise pour être « un des meilleurs hommes de mer de la Chrétienté ». Il voit en 1520. Il est donc choisi en 1562 par l’amiral Gaspard II de Coligny, chef des protestants français, voulait établir une colonie pour les protestants dans le sud des actuels États-Unis. Il part avec deux vaisseaux et 150 de ses coreligionnaires. Arrivée en Floride (Terre de Florida) en avril 1562, Jean Ribault érige une colonne en pierre sur laquelle il grave les armes de la France. Il prend ainsi possession du pays. Il forme son premier établissement et fait construire un fort en terre qu’il baptise Charlesfort en l’honneur du roi Charles IX, près de la ville actuelle d’Orlando. Il y laisse une quarantaine d’hommes avant de retourner en France pour y chercher des vivres, des armes et du matériel. Mais il débarque à Dieppe en pleine guerre civile.

Jean Ribault

Obligé de s’exiler en Angleterre, il est arrêté un moment tandis que périclite l’établissement huguenot de la Floride française. En effet, le 1er mars 1562, des protestants exerçant leur culte au dehors de la ville de Wassy sont massacrés par les troupes de François de Guise. Il lui est dès lors impossible de re­tourner en Floride, où il a confié le commandement à un dénommé Albert qui fait preuve d’incompétence et d’autoritarisme.

Fort Caroline et naufrage

Deux ans plus tard, profitant d’une période de paix, Coligny confie la tête d’une nouvelle expédition vers la Floride à René de Goulaine de Laudonnière. Les Français fondent Fort Caroline sur la rive sud de la Saint John’s River. En mai 1565, Ribault appareille à son tour. Il embarque dans six navires plus de six cents marins, soldats, artisans et paysans à partir du port de Dieppe, le 22 mai 1565, puis l’escadre appareille du port du Havre le 26 mai 1565. En chemin, ils rencontrent la flotte espagnole de Pedro Menéndez de Avilés envoyée par Philippe II d’Espagne pour chasser les huguenots français d’Amérique. Ribault leur échappe, mais quelques jours plus tard, en voulant attaquer un fort espagnol établi à l’emplacement de l’actuelle ville de Saint Augustine, Ribault est surpris par une tempête tropicale et le vaisseau amiral de la Trinité s’échoue sur un banc de sable le 10 septembre 1565. Les naufragés, dont Jean Ribault, sont massacrés par les Espagnols qui prennent ensuite Fort Caroline. Seuls quelques marins, dont Laudonnière, réussissent à fuir sur un navire. Avec cette « Saint­-Barthélemy américaine », selon l’expression de Frank Lestringant, s’achève l’aventure de la Floride française. Les documents révélés après la découverte de l’épave par la Global Marine Exploration en 2016, font état de la présence d’au moins 22 canons, dont deux de bronze de 10 pieds de long et un autre de 7,5 pieds. Si on ne possède aucune description du navire, la Bibliothèque nationale de France conserve un inventaire de l’armement embarqué sur les navires de la flotte commandée par Jean Ribault.

La Trinité était armée de 32 pièces d’artillerie dont dix en bronze (7 moyennes, 1 couleuvrine, 1 faucon, 1 fauconneau) et 22 canons en fer forgé. Le nombre important de fûts s’explique par la manière de combattre des navires français qui privilégiaient l’abordage, placées dans les châteaux au niveau du plat-bord, elles étaient chargées par la culasse et employées contre les équipages ennemis. Les pièces d’artillerie en bronze étaient montées sur des affûts de bois à deux roues, comme celui retrouvé sur l’épave du Mars coulé en 1564 dans la Baltique. Encombrants, ils sont progressivement remplacés par des fûts à quatre roues, plus courts et plus faciles à manipuler.

Peu connue du public en France, l’histoire de cette colonie française est en revanche très célèbre en Floride, où elle fut parfois mise en avant pour minimiser l’héritage hispanique et catholique, les colons huguenots venus de France préfigurant pour certains l’arrivée des Pilgrim Fathers, un siècle plus tard. En 1924 un premier monument est construit en l’honneur de Jean Ribault. En 1964, pour le 400e anniversaire de l’expédition, une reconstitution de Fort Caroline est édifiée sur les bords de la Saint John’s River et le site inscrit sur la liste nationale des monuments historiques. Il existe en Floride une reconstitution de Fort Caroline (à Jacksonville), près de l’embouchure de la Saint John’s River. Le fort, accessible aux promeneurs, a été reproduit à partir de dessins d’époque.