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Le prince et Bolsonaro

Luiz Philipe de Orleans e Bragance, descendant de Louis-Philippe (le roi de France) est député et essaye de parler à l’oreille du Grand Cheval

Lors d’une réunion qui a annoncé la création du nouveau parti, l’Alliance pour le Brésil, le président Jair Bolsonaro a fait une révélation en aparté devant quelques députés. C’est passé relativement inaperçu et à ma connaissance aucun média étranger n’en a parlé. C’était en mai 2020. Bolsonaro a tout simplement déclaré qu’il voulait Luiz Philippe de Orléans e Bragance (PSL-SP) comme vice-président. « Tu aurais dû être mon adjoint, et pas ce Mourão. Je me suis marié avec lui [le général Mourão] et je me suis mal marié ». L’actuel vice-président a dû apprécier ! et comme pour bien enfoncer le clou le Grand Cheval (son surnom à l’armée) a ajouté : « Et maintenant, il n’y a plus de retour possible ».

Jair Bolsonaro et Luiz Philippe de Orleães-Bragança

Mais qui est ce Luiz Philippe de Orléans e Bragance ? Que vient faire la Maison d’Orléans au Brésil ?

D’abord, jetons un œil dans le rétroviseur

Lors de l’avancée inéluctable des troupes françaises de Napoléon en Ibérie (Espagne et Portugal réunis) en 1807, la Cour de Lisbonne a tout juste eu le temps de faire ses malles et de se lancer dans une traversée de l’Atlantique avec l’aide des Anglais. C’était en 1807. Cap sur le Brésil. Et qui est dans un des navires ? Pedro Ier, le futur empereur du Brésil. Il est membre de la Maison de Bragance et le quatrième enfant du régent Jean de Portugal et de son épouse l’infante Charlotte-Joachime d’Espagne. Au moment de quitter la péninsule ibérique, Pedro a 9 ans (il est né le 12 octobre 1798 au palais de Queluz, près de Lisbonne). C’est donc un prince de sang, héritier de la couronne. Il gardera son titre de Prince royal de Portugal jusqu’en 1826. La traversée de Lisbonne à Rio dure quatre mois.

Mais quand il débarque au Brésil que devient-il ? D’abord, il grandit à Rio de Janeiro où la famille s’est installée dans le palais auparavant occupé par les vice-rois du Brésil.

Pedro Ier. Tableau de Simplício Rodrigues de Sá, vers 1830

Le départ de la cour portugaise au Brésil. Tableau anonyme, début du xixe siècle

Portrait de Léopoldine de Habsbourg et de ses enfants, de Domenico Failutti.

Les débuts sont, disons fracassants. Les parents du futur souverain ne s’entendent pas du tout. C’est le moins que l’on puisse dire. Pedro (Pierre) prend le parti de son père Jean VI de Portugal, roi de Portugal et des Algarves et qui, du coup, se retrouve bombardé empereur du Brésil. Pedro prend tellement le parti de Jão qu’il traite un jour Charlotte sa mère de… sale pute ! On a connu famille royale plus sereine !

Bragance

Résumons en essayant de ne pas trop entrer dans les détails : Membre de la maison de Bragance, Pierre Ier est l’aîné des fils survivants du roi Jean VI de Portugal (1767-1826) et de son épouse l’infante Charlotte-Joachime d’Espagne (1775-1830), la sale pute… Par son père, il est donc le petit-fils de la reine Marie Ire de Portugal (1734-1816) et de son époux le roi-consort Pierre III de Portugal (1717-1786) tandis que, par sa mère, il a pour grands-parents le roi Charles IV d’Espagne (1748-1819) et la reine Marie-Louise de Parme (1751-1819).

Vous suivez ? Et, je vous le donne en mille, la Maison d’Orléans-Bragance est une dynastie d’origines française et portugaise issue d’une branche cadette de la maison d’Orléans. Pedro est donc le descendant direct de Gaston d’Orléans, comte d’Eu, petit-fils du roi Louis-Philippe, roi de France entre deux révolutions. Celle de 1830 et celle de 1848. Gaston épouse Isabelle de Bragance, princesse impériale qui fonda la dynastie impériale du Brésil. Les actuels prétendants à la Couronne impériale brésilienne sont issus de cette famille. Le pote à Bolsonaro, Luiz Philippe, dont on peut penser sans trop se tromper que le général Mourão ne peut pas encadrer.

Pour ceux que ça intéresse, vous trouverez une petite bibliographie en fin d’article à propos des Bragance et de l’Empire du Brésil.

Donc, le 20 novembre 1807, les troupes de Napoléon Ier envahissent le Portugal qui refuse d’adhérer au blocus continental dirigé contre le Royaume-Uni. La Cour débarque au Brésil début 1808. En 1811, les troupes françaises évacuent le Portugal et, théoriquement, la Cour royale peut rentrer à Lisbonne, mais le pays est réduit au rang de simple province du royaume luso-brésilien. Il est de plus soumis à une sorte de protectorat britannique. Les Bragance refusent de rentrer à Lisbonne. La vie à Rio est bien plus agréable et puis, en plus, le pays natal connaît divers soubresauts, dont une révolution libérale à Porto, à l’été 1820, qui se propagera dans tout le pays.

Mais, sous la pression des Cortes portugaises, Jean VI et la majorité des membres de la famille royale repartent finalement pour l’Europe, le 26 avril 1821. Sauf… Pedro.

Il reste au Brésil avec Marie-Léopoldine d’Autriche son épouse et leurs enfants. Marie-Léopoldine de Habsbourg-Lorraine ou d’Autriche était la fille de François Ier de Habsbourg-Lorraine, empereur romain germanique (sous le nom de François II), puis empereur d’Autriche, et de Marie-Thérèse de Bourbon-Sicile. Elle deviendra donc impératrice du Brésil et reine consort de Portugal et des Algarves, quand le 12 octobre 1822, Pedro devient officiellement empereur du Brésil après avoir été brièvement (1821-1822) régent. Très intelligent, amateur des arts et lettres, mélomane et musicologue, proche de ses concitoyens, Pedro Ier laissa un bon souvenir. D’ailleurs, sous son règne, le Brésil bénéficie de la liberté de la presse et du respect des libertés fondamentales. Des élections ont lieu périodiquement. La constitution adoptée par Pedro Ier en 1824 est l’une des plus anciennes lois fondamentales du monde, mais ceci est une autre histoire. Alors dans tout ça, d’où vient le prince Luiz Philippe de Orléans e Bragance ?

Luiz Philippe de Orléans e Bragance

Luiz Philippe, né en 1969 à Rio, est le petit-fils du prince Pedro Henrique de Orleans e Bragança, né Pierre Henri Alphonse Philippe Gaston d’Orléans et Bragance, à… Boulogne-sur-Seine en 1909. Il fut entre autres titres, prince du Grand Pará (Grão Pará). Luiz Philippe est donc descendant du successeur de Pedro Ier et… du roi de France Louis Philippe. Il est le prétendant légitime au trône impérial du Brésil si… mais avec des si…

 

En attendant, il est membre du Nouveau Parti puis du Parti social-libéral, il est un temps pressenti pour être le colistier de Jair Bolsonaro lors de l’élection présidentielle de 2018. On a vu que ça avait tourné court. À l’issue des élections parlementaires de 2018, il est élu à la Chambre des députés, où il siège à partir du 1er février 2019. Il est relativement proche de Bolsonaro, mais tout de même lucide quant aux capacités du président.

Pour la petite histoire, Luiz Philippe a été champion olympique de natation, journaliste (il a été poursuivi pour plagiat), leader discret du mouvement anti-Dilma, et… acteur porno !

Moins de présidentialisme plus de parlementarisme avec des députés faisant de véritables propositions

Le 23 mai dernier, il avait accordé des entretiens aux médias dont CNN au moment où Jair Bolsonaro tentait un rapprochement avec le Centre, car en délicatesse avec son parti d’origine. Luiz Philippe déclare : « Il vaut beaucoup mieux pour le président de la République d’avoir une large base de plusieurs partis qui donnera la pérennité à son gouvernement, qui donnera la gouvernance et qui lui fournira une base pour mener à bien ses réformes. C’est beaucoup plus important pour le président que d’avoir son propre parti ». Il souligne qu’il doit y avoir des changements dans le système politique pour qu’il y ait une majorité claire et un agenda unique. Sinon, selon lui, les demandes de destitution des présidents continueront d’être récurrentes dans la politique brésilienne. Il considère que le différend entre les pouvoirs exécutif et législatif retarde les réformes dans le pays. « L’année dernière, nous n’avons lancé qu’une réforme majeure et encore très ténue, qui était celle des retraites. À mon avis, il y avait d’autres réformes qui auraient dû être menées ».

Le député estime également que, dans la façon dont le mécanisme public est actuellement organisé, le peuple brésilien ne peut pas se sentir représenté. À propos d’une éventuelle intervention militaire : « Je ne pense pas qu’une intervention produira de bons résultats politiques et économiques. J’espère que les institutions se réformeront avant que la perte de la loi et de l’ordre ne soit atteinte. Je suis encore optimiste quant aux institutions ». L. Ph. Orleans e Bragança a également commenté les travaux de la Cour suprême fédérale (STF). « Ce n’est pas au STF d’être le pouvoir de modération. Il ne peut ni légiférer ni exécuter, et il a fait les deux, limitant l’exécutif à prendre une série de mesures, créant des lois qui n’ont même pas été débattues au Congrès. Ce genre d’activisme judiciaire, je suis contre ». Une analyse largement contestée par les juristes brésiliens, dont Gilmar Mendes (qui siège à la Cour suprême depuis 2002).

En décembre 2019, le prince député (c’est ainsi que les journalistes et ses collègues le surnomment), avait pourtant vigoureusement attaqué le Centre dans les colonnes d’un hebdomadaire : « Le Centrão est le plus grand ennemi du gouvernement, il est complètement hors-sol ». Il ajoutait : « Les changements politiques via le Congrès doivent se réaliser par étapes, dont la première est celle du système électoral, pour donner un choc de représentativité, avec des personnes élues directement et en contact avec l’électeur, ne dépendant pas des accords électoraux locaux et des systèmes politiques nationaux. Je suis contre le modèle actuel dans lequel la personne est élue sans visibilité, sans avoir besoin de faire une seule proposition, cela ne sert à rien, et le député ou le maire est là [sur son siège] parce que [la fonction] paye bien ! »

Sur ce point précis, on ne peut que l’approuver…

À la question d’un changement de régime, il affirme vouloir « plus de parlementarisme et moins de présidentialisme. Bolsonaro n’aime pas vraiment cette idée. Mais j’espère qu’il m’écoutera et sera le dernier président de la république avec autant de pouvoir. Mon idée est un président qui arbitre, mais ne gouverne pas au jour le jour ».

À la veille de l’élection présidentielle, le candidat Bolsonaro, était sur le point de lui demander d’être son vice-président sur le ticket du PSL. Mais, à la dernière minute, il a décidé d’appeler un militaire, le général de réserve Hamilton Mourão, pour des raisons assez scabreuses. En effet, il existerait quelques dossiers compromettants sur le prince. Des photos circulent où on le voit participer à des partouzes. Mais, beaucoup plus grave, il est soupçonné par la police fédérale d’avoir participé aux expéditions nocturnes d’un groupe extrémiste pour maltraiter des mendiants dans les rues de Rio de Janeiro et São Paulo quand il était plus jeune. Il aurait été vivement conseillé (par son entourage immédiat) à Bolsonaro de ne prendre aucun risque et d’éviter de futurs scandales. Le prince n’a jamais réagi à ces affirmations dont plusieurs éléments sont parus dans la presse (Istoe, Époqua, Folha de São Paulo), longtemps avant qu’il fût député et pressenti par Jair Bolsonaro.

Luiz Philippe de Orléans e Bragance ou Louis-Philippe d’Orléans et de Bragance

En portugais, Casa d’Orléans e Bragança ou Casa de Orleães-Bragança

Sources :

Médias :

El Paìs, Istoe, Estadão de São Paulo, Folha de São Paulo, CNN, Globo

Bibliographie :

Pedro Calmon, O Rei Cavaleiro, São Paulo, Edição Saraiva, 1950

Heitor Lyra, História de Dom Pedro II (1825–1891) : Ascenção (1825–1870), vol. 1, Belo Horizonte, Itatiaia, 1977

Portugal, Suzan Chantal, Partance monde, Hermé, Paris, 1997

Bartolomé Bennassar et Richard Marin, Histoire du Brésil 1500 -2000, Paris, Librairie Arthème Fayard, 2000

Armelle Enders, Histoire du Brésil, éditions Chandeigne, 2018