Sélectionner une page

Brésil

Covid-19

Comment la lutte contre la Covid est-elle organisée au Brésil, et comment l’attitude du président a-t-elle sapé la confiance de la population dans les institutions chargées de la protéger ?

Le système de santé brésilien est basé sur le Système de Santé Publique (SUS). Le SUS est né en réaction au système de santé en vigueur jusqu’alors qui ne tenait pas compte des très importantes inégalités sociales et de la difficulté d’accès à l’assistance médicale pour une partie importante de notre population. Le Brésil est en effet un des pays les plus inégalitaires du monde. Le SUS a été mis en œuvre dans la Constitution fédérale de 1988, qui tenait à assurer « la santé comme un droit du citoyen et un devoir de l’État », sous la forme d’un système fédéral auquel prennent part aussi bien le gouvernement fédéral que les gouvernements des états régionaux et des communes dans tout le pays. Le Brésil a ainsi institué une vaste politique d’inclusion sociale et est devenu le seul pays d’Amérique latine à disposer d’un système assurant l’universalité. Comme alternative au système de santé publique, la même Constitution fédérale de 1988 a créé le Système de santé complémentaire que gère l’Agence nationale de santé complémentaire, une agence de régulation liée au ministère de la Santé. Depuis quelques années, ce système est mis à mal et si les soins hospitaliers demeurent gratuits, les médicaments restaient à la charge des patients [article à venir sur la volonté du gouvernement actuel de mettre fin au réseau des pharmacies populaires qui proposent des médicaments 90 % moins chers que les autres distributeurs, et même gratuits pour certaines maladies chroniques]. 

Il y a bien sûr, en parallèle, un système privé. Il fonctionne essentiellement grâce à des entreprises qui proposent des assurances ou des plans de santé couverts en grande partie par les employeurs.

Mais il existe un profond déséquilibre dans la performance des deux systèmes en vigueur dans le pays : alors que le Système de Santé Complémentaire dessert environ 24 % de la population, le SUS dessert les 76 % restants ; d’autre part, le Système Complémentaire consomme environ 55 % des dépenses totales de santé du pays, tandis que le SUS n’en consomme que 45 %. Ces chiffres indiquent, selon Marcello Barcinski, membre de l’Académie Nationale de Médecine et de l’Académie Brésilienne des Sciences, que les dépenses par patient sont considérablement plus élevées dans le système privé que dans le système public. Cette disparité est une autre composante de l’énorme inégalité sociale qui caractérise le Brésil.

Pour le professeur Barcinski à l’heure actuelle, devant la pandémie de la Covid-19, c’est certainement le SUS qui sauve comme il le peut la population d’une catastrophe inimaginable. Comme dans d’autres pays, la pandémie de la Covid-19 a frappé le Brésil d’une manière inattendue et dévastatrice.

La situation sanitaire change chaque jour, et ceci depuis au moins le début du mois de février et ce n’est pas fini, même si le nombre de personnes infectées semble se stabiliser dans certains États, notamment les moins urbanisés. « Pourtant, il est facile de voir que la pandémie a été mal gérée, et le Brésil s’est rapidement placé, d’une manière déshonorante, parmi les premières positions au monde en termes de nombre de patients infectés et de décès. La pandémie a frappé le Brésil comme une immense tempête, dans l’un des moments les plus dramatiques de son histoire contemporaine : celui d’un des pays où les inégalités sociales sont les plus marquées au monde et qui est toujours en récession, avec une augmentation progressive de la pauvreté », expliquait il y a peu le professeur Barcinski, notamment au Collège de France.

En effet, le Brésil souffre d’un taux de chômage élevé et son président de la République est complètement disqualifié pour diriger le pays dans ce moment de crise. De la fin du 1er mandat de Dilma Roussef (fin 2014) jusqu’à la mi-2019, première année de l’administration Bolsonaro, le revenu de 50 % des plus pauvres du pays a baissé de 17 % et celui de 1 % des plus riches a augmenté de 10 %. L’année 2019 s’est achevée avec 13,8 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté et 11,6 millions de chômeurs.

La progression rapide de la pandémie a mis en évidence l’écart entre le ministère de la Santé et le président Bolsonaro. D’un côté, le Ministère tente de mettre en œuvre un programme tant soit peu réalisable pour protéger les populations les plus vulnérables et prévenir l’effondrement total du système de santé ; de l’autre côté, Bolsonaro, aligné sur les trois dirigeants autocratiques du Nicaragua, du Turkménistan et du Bélarus, prend de front une position à l’encontre des déterminations de son propre ministère, de l’OMS, des preuves scientifiques dont on dispose et des exemples de mesures réussies adoptées par certains pays d’Asie, d’Europe et même d’Amérique latine. En plus, depuis deux mois, le ministère de la Santé est dirigé par une équipe de militaires dont aucun n’a une formation médicale, même pas le ministre !

Dans le Brésil d’aujourd’hui, les prédictions sont impossibles. Comme le dit l’économiste Rogério Furquim Werneck dans un article paru dans O Globo le 10 juillet dernier, le Brésil vit un moment d’« incertitude radicale », selon l’expression qui sert de titre au livre Radical Uncertainty des économistes Mervyn King et John Kay. Naviguant sans commandement ni direction le Brésil découvre que sont très réduites les possibilités de planifier une sortie contrôlée de la pandémie et la reconstruction du pays notamment sur le plan économique. La population a perdu confiance en ses dirigeants, même si Bolsonaro bénéficie encore d’une base électorale pouvant se situer autour de 30 %.

Marcello André Barcinski est Médecin et Docteur en Biophysique, Professeur titulaire honoraire à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro et Professeur titulaire retraité de l’Université de São Paulo, et membre de l’Académie Nationale de Médecine et de l’Académie Brésilienne des Sciences. Chercheur Senior du CNPq (Conselho Nacional de Pesquisas), il est chercheur visitant du Centro de Desenvolvimento de Tecnologias em Saúde, Fiocruz. RJ.