Les femmes subissent des violences morales et psychologiques lorsqu’elles défendent l’Amazonie

 

Toute personne vivant en Amazonie et défendant des intérêts en faveur de la forêt est en danger, et plus encore lorsqu’il s’agit d’une femme. Chaque jour, l’actualité montre l’escalade des crimes commis contre les défenseurs de l’environnement, comme celui de la dirigeante indigène Estela Verá Guarani-Kaiowá, assassinée en décembre 2022 dans l’État du Mato Grosso do Sul, et l’augmentation des crimes contre les populations indigènes et leurs territoires, en particulier dans le Roraima, le Mato Grosso do Sul et l’Amazonas. Cependant, de nombreux actes de violence ne sont pas signalés.

Les recherches qualitatives et quantitatives permettent de montrer les chiffres et, en même temps, de caractériser les cas et d’en rendre compte. C’est ce qu’a fait l’ouvrage Somos Vitórias-Régias. L’étude décrit l’expérience de 287 femmes qui défendent la forêt, les peuples indigènes et les droits de l’homme dans le bassin amazonien du Brésil, du Pérou et de la Colombie. La donnée la plus concrète indique qu’entre 2021 et 2022, 47 % d’entre elles ont subi une forme ou une autre de violence. Publiée début août, l’étude a été réalisée par l’Institut Igarapé, dont les domaines d’expertise comprennent la sécurité publique et le climat. La première stratégie a consisté à embaucher 13 femmes défenseurs pour les former au travail de terrain à distance. Ensuite, munies d’un formulaire, elles ont contacté des connaissances et recueilli des réponses pour l’enquête, principalement par WhatsApp et par téléphone.

Au total, 131 femmes ont été interrogées au Brésil, 72 en Colombie et 84 au Pérou. Dans le premier groupe, 62 % se sont déclarées noires et 34 % indigènes. En Colombie, la répartition était la suivante : 36 % de femmes noires, 32 % de femmes blanches et également des femmes indigènes. Au Pérou, 99 % des personnes interrogées se sont déclarées indigènes.

Le profil socio-économique est clair : dans la majorité des cas, il s’agit de jeunes femmes âgées de 31 à 45 ans, qui ont terminé leurs études secondaires et qui travaillent comme enseignantes, techniciennes agricoles, organisatrices politiques ou aides-soignantes. Nombre d’entre elles exercent plusieurs professions, ne se considèrent pas comme des défenseurs de l’environnement et ne perçoivent même pas de rémunération pour leur travail de défense de la forêt et de ses habitants.

La forme de violence la plus courante est la violence psychologique

Les racines de leurs préoccupations et de leurs luttes varient d’un pays à l’autre. Au Brésil, le programme le plus souvent mentionné par 27 % des participants était la défense des intérêts des populations rurales, des Afro-Brésiliens, des LGBTQIA+, des enfants et des jeunes. En Colombie, 32 % des participants ont travaillé à la défense des dirigeants communautaires, politiques et syndicaux. Au Pérou, la défense de la terre et du territoire a été la lutte prédominante pour 37 % des participants.

Dans ce contexte, il est inquiétant de constater que la violence psychologique affecte considérablement les femmes dans les trois pays analysés, avec des taux alarmants de 28 % au Brésil, 30 % en Colombie et 42 % au Pérou. Le deuxième type de violence le plus courant est la violence morale — 22 % au Brésil, 19 % au Pérou et 12 % en Colombie — caractérisée par des actes de calomnie, de diffamation et d’insulte.

Ces stratégies de violence sont utilisées pour les affaiblir, et tout s’aggrave si l’on considère que la moitié d’entre elles en Colombie et au Pérou, et 36 % au Brésil, n’ont reçu aucune aide ou soutien de la part du gouvernement après avoir subi ce type de violence. De plus, dans de nombreux cas, l’auteur de la violence n’a ni visage ni nom, puisque dans les trois pays, les victimes désignent le plus souvent des étrangers comme coupables.

Tactiques d’intimidation et de réduction au silence

L’une des hypothèses suggère qu’il s’agit de tactiques d’intimidation et de réduction au silence, et les moyennes diffèrent entre les trois sites. Au Brésil, 43 % des participants ont identifié les médias électroniques, tels que les réseaux sociaux, comme les principaux canaux de diffusion de la violence. En Colombie, les médias électroniques et la communication écrite se partagent le même pourcentage (27 %). Au Pérou, 57 % des femmes interrogées ont été victimes de violences verbales.

Comme pour toute recherche qualitative, les résultats ne peuvent être généralisés à l’ensemble de la population des défenseurs de l’environnement dans chaque pays. Mais les données sont importantes, car ces personnes sont déjà invisibles pour de nombreuses politiques publiques. Au Brésil, en particulier, on manque de données sur les défis auxquels sont confrontées les femmes dans l’Amazonie légale.

Dans les trois pays étudiés, les conflits territoriaux signalés par les personnes interrogées sont principalement dus à la déforestation, à l’exploitation forestière illégale, ainsi qu’à des différends concernant l’utilisation des terres et de l’eau. Du côté brésilien, avec les récentes décisions concernant la thèse du cadre temporaire, qui est essentiellement un débat territorial, il est possible que les conflits s’aggravent. Lorsqu’une législation modifie l’élément d’un différend qui dure depuis longtemps, des tensions politiques apparaissent et rendent plus complexes les vies en jeu.

Flávia Melo, professeur d’anthropologie sociale à l’Université fédérale d’Amazonas (UFAM) et Melina Risso, directrice de recherche à l’Institut Igarapé ont décortiqué la totalité de l’étude : « L’identification des luttes et des dangers qui en résultent doit être cartographiée, car il s’agit d’une démarcation des droits. Historiquement, en raison de la violence coloniale, le Brésil a connu l’effacement et le silence des populations noires et indigènes. Et ce sont les femmes de ces groupes ethniques qui sont en première ligne de la défense et de la protection de la forêt. Si le Brésil veut reprendre son rôle de protagoniste environnemental, le silence et l’impunité ne sont plus acceptables ».

 

 Analyse complète de l’étude (en portugais du Brésil) : Mulheres sofrem violência moral e psicológica ao defender a Amazônia