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Les Suisses à la conquête du Brésil !

Depuis 1819, Nova Friburgo est la capitale de la Suisse brésilienne

L’Amérique latine, comme d’ailleurs tout le continent du Nouveau Monde, a longtemps été une terre d’immigration avant de devenir une terre d’émigration. Aussi, les Ibériques se sont installés un peu partout. Les Allemands en Argentine, au Paraguay et au Brésil… Les Français au Chili pour faire du vin (Vallée Centrale), tout comme les Italiens, dans le sud du Brésil à Bento Gonçalves, ville créée au tout début du XXe siècle par onze familles venues du même village.

Quant aux Suisses, ils… Les Suisses ? Les Suisses ont été des migrants ? Ils ont quitté leurs montagnes et leurs lacs ?…

On le sait peu, mais la Suisse a été, hormis le Portugal, la première nation à organiser, au début du dix-neuvième siècle, une migration collective vers le Brésil.

A cette époque, les Européens en général et les Helvètes en particulier souffrent en 1816 de conditions météorologiques désastreuses provoquées par l’éruption du volcan Tembora en Indonésie. Cette « année sans été » amène une vague de froid et des pluies diluviennes sans précédent. Elles auront raison des récoltes et feront ressurgir la famine et la pauvreté, avec leur cortège de morts. 

Les Suisses qui excellent dans les durs métiers de la terre sont désemparés. En juillet 1819, un premier contingent de deux mille personnes embarque d’Estavayer-le-Lac pour rejoindre les Amériques. En plus des 830 Fribourgeois, 500 Jurassiens (à l’époque Bernois), 160 Valaisans, 143 Argoviens, 140 Lucernois, 118 Soleurois, 90 Vaudois, 17 Schwytzois, 5 Neuchâtelois et 3 Genevois ont embarqué. La première étape de ce voyage héroïque emmène les migrants aux Pays-Bas par l’Aar et le Rhin. Là, ils attendent six semaines avant de poursuivre leur voyage, entassés dans des camps de fortune où sévit le paludisme. Bref, des camps de réfugiés ! Des dizaines de migrants y sont morts avant même d’avoir vu la mer. Ils suivent les Portugais et la cour de Pierre Ier (en portugais : Pedro I do Brasil, également connu sous le nom Pedro IV de Portugal) qui, eux, fuient les troupes napoléoniennes avec l’aide des Anglais depuis 1808.

C’est finalement en septembre 1819, et répartis sur sept bateaux, que les Suisses font la grande traversée durant 55 jours pour le premier bateau et 146 pour le dernier arrivé à Rio de Janeiro. Au cours de la traversée de l’Atlantique, les avaries, la maladie et la malnutrition font que 400 migrants ne verront jamais le Brésil !

À la fin de 1819, les survivants se réunissent à Rio de Janeiro, et reprennent des forces avant de poursuivre leur périple à pied, à travers la forêt tropicale. La ville promise est finalement rejointe le 17 avril 1820. Les immigrants donnent à leur cité le nom de « Nouvelle Fribourg ». Nova Friburgo est née. Les autorités communales sont constituées. On crée des lieux de culte et une école. Afin de soutenir les familles les plus précaires, l’Association philanthropique de Rio de Janeiro voit le jour en 1821.

 

En fait, la ville était née d’un décret du roi du Portugal Dom João VI datant du 16 mai 1818. Justement en prévision de l’arrivée de ces migrants alpins. Jusqu’au XIXe siècle, la région de l’actuel Nova Friburgo était occupée par les Indiens Puri Coroados. Le plus curieux est que ces Amérindiens connaissaient la vigne. Sans doute était-elle à l’état sauvage. Toujours est-il qu’ils l’utilisaient non pas pour la vinifier, mais pour façonner des objets tels que des sacs et, sans doute, pour consommer le raisin. Le 16 mai 1818, les autorités royales proposèrent une colonisation planifiée, pour promouvoir et agrandir la civilisation au royaume du Brésil. Un décret donna alors l’autorisation au canton de Fribourg de fonder une colonie de cent familles suisses dans la ferme du Morro Queimado, dans le district de Cantagalo, un endroit choisi en raison des ressemblances géographiques et climatiques avec celles de leur pays d’origine. De 1819 à 1820, la région fut colonisée par 265 familles suisses, totalisant 1 458 immigrants.

Après l’indépendance du Brésil (1822), le gouvernement impérial poursuivit sa politique de colonisation. Quatre-vingts familles allemandes auparavant désignées pour la province de Bahia, pour des raisons inconnues, allèrent s’installer à Nova Friburgo, où elles arrivèrent en mai 1824. Des arrivées similaires d’Italiens, de Portugais et de Français du Nord gonflèrent la population et le village fut érigé en municipalité le 8 janvier 1890.

Des débuts difficiles

Les colons rencontrent d’énormes difficultés et leurs rêves agricoles ont bien du mal à se réaliser. La terre est ingrate et il est plus compliqué que prévu de transformer la forêt vierge en alpage. Finalement quelques familles se lancent dans le café avec un certain succès, d’ailleurs c’est l’expansion de ce commerce qui assure l’avenir de la ville et elle devient une étape stratégique sur le chemin de la capitale Rio de Janeiro et son accès vers la mer. En 1872, le Baron de Nova Friburgo apporta à la région le chemin de fer Leopoldina (du nom de l’impératrice Marie-Léopoldine d’Autriche), pour le transport du café de Cantagalo. L’agriculture fut la base de l’activité économique jusqu’à 1910, quand l’arrivée d’industriels pionniers assura le développement d’un secteur industriel qui prospère encore aujourd’hui. Le secteur du tourisme vit le jour avec la proximité de Niterói et Rio de Janeiro et le développement des moyens de transport et communication, comme les routes pavées et le télégraphe.

« A cidade de todos os povos »

Terre d’accueil, la région recevra d’autres colonies. Cela contribuera à faire de Nova Friburgo la ville de tous les peuples. « A cidade de todos os povos » est la devise de la cité. La place principale de la ville arbore fièrement les drapeaux de toutes les colonies qui ont façonné son destin au cours des derniers siècles : le Portugal dès la colonisation, la Suisse (dès 1820), l’Allemagne (1824), l’Italie (1855), le Liban (1870), l’Espagne (fin du 19e siècle), le Japon (1908), l’Autriche (1928), la Hongrie (1956), le Japon (1908).

Au cours des décennies suivantes, la Suisse oublia cette lointaine colonie… Jusqu’à la publication en 1973 d’une thèse intitulée « Genèse de Nova Friburgo » rédigée par un jeune historien fribourgeois, Martin Nicoulin, qui remet en lumière l’aventure de ces Suisses. Ce regain d’intérêt se manifesta par la création en 1978 de l’Association Fribourg-Nova Friburgo qui a pour but de fournir un soutien aux habitants de la ville brésilienne tout en cultivant le souvenir de la migration suisse. L’invitation d’une délégation de Nova Friburgo à défiler lors des festivités du 500e anniversaire de l’entrée du canton de Fribourg dans la Confédération (en 1981) a fortement renforcé les liens.

XXI e siècle : Catastrophe et renaissance

Aujourd’hui, Nova Friburgo compte 185 000 habitants et les principales activités économiques sont basées sur l’industrie du textile (lingerie) et la métallurgie, l’horticulture (fleurs), l’élevage de chèvres et bien sûr le tourisme. Située sur les hauteurs de la Serra Fluminense et culminant à 850 mètres d’altitude, la cité est considérée comme la ville la plus froide de l’État de Rio. Et c’est sans doute pour cette raison qu’elle a été choisie pour les rudes Helvètes.

Toujours est-il qu’il est vraiment surprenant de découvrir sous les tropiques une architecture souvent en tout point conforme à ce que l’on peut voir dans le canton fribourgeois.

Nova Friburgo fut gravement touchée par les inondations du 11 janvier 2011, qui provoquèrent des glissements de terrain entraînant la mort d’au moins 820 personnes. 200 personnes furent de plus déclarées disparues. La ville fut dévastée par la rupture d’un barrage et la population se retrouva livrée à elle-même, sans eau potable, nourriture, électricité et gaz.

En 2019, l’Association Fribourg-Nova Friburgo a organisé plusieurs manifestations culturelles pour le bicentenaire 1819-2019. À cette occasion, le gouvernement suisse, par l’intermédiaire du DFAE (Présence Suisse-Département fédéral des affaires étrangères DFAE), a décidé, en accord avec le réseau des représentations suisses au Brésil, de mettre sur pied un programme, patronné par le président de la Confédération 2018, le conseiller fédéral fribourgeois Alain Berset.

Le tourisme a repris ses droits et reste la grande activité économique. Grâce à ses paysages bucoliques grandioses, la commune a le deuxième plus grand réseau d’hôtels de l’État, après la capitale Rio de Janeiro. Il y a également des attractions plus distantes du centre, qui sont appréciées par ceux qui sont intéressés par l’écotourisme et les sports d’aventure, comme le rafting et le canoë-kayak. Le district de Lumiar est un des plus importants endroits pour ces sports.

« Deux mille. Ils furent près de deux mille à quitter la Suisse en 1819 en quête d’une vie meilleure après la terrible année 1816 sans été qui ravagea les campagnes d’Europe. De Fribourg surtout, mais aussi du Jura, du Valais, de Vaud, de Genève, de Neuchâtel et de Suisse alémanique, hommes, femmes et enfants se mirent en route. Après avoir vendu tous leurs biens, ils gagnèrent le Rhin, puis la mer du Nord pour entreprendre la périlleuse traversée de l’Atlantique. Au Brésil, près de Rio de Janeiro, une colonie leur était promise par le roi du Portugal. Près d’un quart des émigrants trouva la mort durant ce tragique voyage sans retour. 

À travers ce roman et le destin d’Henri Cougnard, c’est bien l’histoire tourmentée de ces Suisses qui tentèrent l’aventure et créèrent non sans peine Nova Friburgo que raconte Henrique Bon ».

Henrique Bon est né à Nova Friburgo au Brésil, dans une famille issue de cette émigration suisse du XIXe siècle. Bercé par les récits familiaux de cette épopée, il a consulté pendant de nombreuses années les archives historiques existantes pour nous offrir cette aventure humaine. Il a publié ce roman au Brésil en 2008.

Traduction de Robert Schuwey (30,00 FCH)

En 1967, alors que sa femme vient à peine d’accoucher, Martin Nicoulin décide de s’arracher à la chaleur de son foyer pour mettre le cap sur le Brésil. De ce voyage naîtra «La Genèse de Nova Friburgo», une thèse de doctorat qui, au-delà de son auteur, marquera l’existence d’innombrables brésiliens d’origine suisse.

Si les murs de l’appartement de Martin Nicoulin pouvaient parler, ils raconteraient, à n’en point douter, l’amour indéfectible de leur propriétaire pour le Brésil. A hauteur du regard, les lithographies de Nova Friburgo succèdent aux peintures abstraites, cadeaux d’un ami carioca…

Lire la suite sur le site de l’Université de Fribourg (en français)