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Chili

Richard Nixon : « S’il y a moyen d’évincer Allende, il vaut mieux le faire »

 

Cinquante ans après l’arrivée du socialiste à la présidence du Chili, les US National Security Archive publient des documents inédits qui révèlent les stratégies de Washington pour le déstabiliser. Ces documents déclassifiés détruisent la version officielle du rôle joué par l’administration Richard Nixon (1969-1974) contre le gouvernement de Salvador Allende. Pendant des décennies, les États-Unis ont déclaré qu’ils étaient intervenus dans le pays sud-américain non pas dans l’intention de déstabiliser l’unité populaire d’Allende, mais plutôt de soutenir les partis d’opposition dans la perspective des élections de 1976. En bref, pour « préserver » la démocratie et ses institutions. Henry Kissinger, alors conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, a déclaré que son pays n’était pas au courant du coup d’État de 1973 et n’avait rien à voir avec ceux qui l’ont promulgué sur le front intérieur…

Les documents maintenant publiés montrent une tout autre réalité. « Ces documents prouvent l’objectif délibéré des autorités américaines de saper la capacité d’Allende à gouverner et de le renverser afin qu’il ne puisse pas établir un modèle réussi et attractif de changement structurel que d’autres pays pourraient suivre », explique Peter Kornbluh (1), analyste et responsable du Chili à la National Security Archive, une ONG basée à Washington qui analyse les documents déclassifiés par les États-Unis après l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres en 1998. « C’est l’histoire d’un empire puissant (les USA) qui voulait contrôler les pays, leurs institutions et la vie de leurs citoyens, mais pas au nom de la démocratie, mais [au bénéfice] d’une dictature militaire et de sa répression. Dans notre monde actuel, en pleine crise, nous devons prêter attention à cette histoire tragique », dit Peter Kornbluh. Il ajoute : « Une des principales craintes du gouvernement Nixon et, surtout, de Kissinger, était que le chemin emprunté par le Chili étendrait une influence [socialiste] non seulement en Amérique latine, mais aussi dans d’autres régions de la planète ».

Tous les responsables américains n’étaient pas d’accord avec une stratégie hostile

« Je crois fermement que cette ligne est importante en termes d’effet sur les gens du monde entier », a déclaré Nixon à Kissinger lors d’une conversation téléphonique qui eut lieu en novembre 1970, selon des documents publiés pour la première fois par les Archives de la sécurité nationale. « Si [Allende] peut démontrer qu’il peut établir une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même », a déclaré le président américain. Kissinger a convenu : « Cela aura un effet même en Europe. Pas seulement en Amérique latine ». Les documents montrent que le conseiller à la sécurité nationale a eu une influence décisive sur la politique que le gouvernement américain a adoptée à l’égard du Chili, qui comprenait une tentative de coup d’État pour empêcher Allende d’assumer la présidence qu’il avait gagnée démocratiquement. Une réunion officielle du Conseil national de sécurité était prévue le 5 novembre 1970 à la Maison-Blanche pour discuter de la politique du Chili. Mais Kissinger a manœuvré pour reporter la réunion de 24 heures et surtout pour pouvoir rencontrer seul le président Nixon afin qu’il renonce à prendre des décisions molles par rapport au gouvernement Allende, installé depuis quelques jours. « Il est essentiel que vous expliquiez très clairement votre position sur cette question », a déclaré Kissinger à Nixon.

Kissinger avait des raisons de s’inquiéter : tous les responsables américains n’étaient pas d’accord avec une stratégie hostile. Le Département d’État craignait qu’il y ait un scandale international si les efforts pour renverser Allende étaient manifestes et préconisait donc une politique prudente de coexistence. On l’appelait la stratégie du modus vivendi : soutenir les partis d’opposition chiliens (les partis du centre et de droite) pour les aider aux élections de 1976. 

Ce à quoi Kissinger rétorqua : « Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration (…), notre Cuba en 1972 ». La rencontre, enregistrée le 5 novembre 1970, entre Nixon et son conseiller à la sécurité nationale a eu lieu dans le bureau ovale. Pendant une heure, Kissinger a présenté une étude approfondie afin que l’approche agressive à long terme soit couronnée de succès. « Votre décision sur ce qu’il faut faire est peut-être la décision étrangère la plus historique et la plus difficile que vous n’aurez jamais à prendre cette année », déclara H. Kissinger de façon dramatique à Nixon. « Ce qui se passera au Chili au cours des 6 à 12 prochains mois aura des ramifications qui vont bien au-delà des relations entre les États-Unis et le Chili ». Puis Kissinger évoqua l’influence mondiale de la voie chilienne vers le socialisme : « L’exemple d’un gouvernement marxiste élu avec succès au Chili aurait certainement un impact sur d’autres parties du monde, en particulier en Italie. La propagation imitative de phénomènes similaires ailleurs, à son tour, affecterait considérablement l’équilibre mondial et notre propre position dans celui-ci ». Le conseiller a cherché, par tous les moyens, à convaincre Nixon de faire pression sur la bureaucratie de la politique étrangère pour qu’elle adopte une position de changement de régime, au lieu de préférer la stratégie du modus vivendi, selon un document déclassifié par les Archives de la sécurité nationale et publié pour la première fois.

« Nous pouvons l’abattre »

La réunion du Conseil national de sécurité a finalement eu lieu le 6 novembre 1970. Tous les participants ne savaient pas que Nixon avait ordonné à la CIA de lancer secrètement un coup d’État préventif pour empêcher Allende d’assumer la présidence du Chili qui d’ailleurs n’avait pas fonctionné. Il y avait un accord important lors de la réunion : l’élection démocratique d’Allende et son programme socialiste pour un changement substantiel menaçaient les intérêts de l’Amérique. Mais, comme Kissinger le craignait, il n’y avait pas de consensus sur la voie à suivre. Le secrétaire d’État William Rogers a exprimé son opposition à l’hostilité et à l’agression ouverte contre le gouvernement Allende : « Nous pouvons le renverser, peut-être, sans être contre-productifs ». Le secrétaire à la Défense Melvin Laird affirma quant à lui : « Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour lui nuire et le faire tomber ». Le directeur de la CIA, Richard Helms, présenta alors un document d’information dans lequel il expliquait comment Allende avait remporté la présidence lors d’une élection serrée, décrivant le cours probable de sa politique économique et étrangère et faisant une analyse de son équipe ministérielle. Le président chilien a choisi « un cabinet militant de la ligne dure » qui « reflète la détermination des socialistes à affirmer dès le départ leur politique la plus radicale », déclara Helms. « S’il existe un moyen de démystifier Allende, il vaut mieux le faire », déclara Nixon lors de la réunion, selon le manuscrit de Helms, qui fait partie des documents déclassifiés par les États-Unis et publiés maintenant pour la première fois. La décision du président fut donc la suivante : un programme d’agression hostile, mais discrète pour déstabiliser la capacité d’Allende à gouverner.

Un des documents déclassifiés par les États-Unis détaille la méthode : les autorités américaines collaboreront avec d’autres gouvernements de la région (principalement le Brésil et l’Argentine alors dirigés par des dictatures) pour coordonner les efforts contre Allende ; les prêts bancaires multilatéraux au Chili seraient bloqués en silence et les crédits et prêts pour les exportations des États-Unis vers ce pays sud-américain seraient annulés. Des entreprises américaines seraient approchées pour quitter le Chili et la valeur, sur les marchés internationaux, du principal produit d’exportation du Chili, le cuivre, serait manipulée pour affecter davantage l’économie chilienne.

Mais la position de Kissinger était intransigeante : « Nous pouvons l’abattre »

En septembre 1974, le New York Times révéla les opérations secrètes de la CIA pour renverser Allende. Le Congrès américain ouvrit une enquête sur la question, le scandale international a abouti aux premières auditions publiques sur les opérations de la CIA, et l’étude Covert Action in Chile 1963-1973 (« action secrète au Chili 1963-1973 ») a été publiée, rédigée par un comité spécial du Sénat, présidé par le sénateur Frank Church. Mais l’exécutif américain a dissimulé une partie de la documentation et les sénateurs qui ont enquêté sur l’affaire n’ont pas eu accès au dossier complet des délibérations et des décisions de la Maison-Blanche dans les jours avant et après l’installation d’Allende.

Le 23 octobre 1970, un jour après que des voyous armés ont intercepté et blessé mortellement le commandant en chef de l’armée chilienne, le général René Schneider, alors qu’il se rendait à son bureau à Santiago, le directeur de la CIA, Richard Helms, a convoqué ses principaux collaborateurs pour examiner les opérations secrètes d’un coup d’État. Il eut finalement lieu dans la nuit du 10 au 11 septembre 1973. Le 11 septembre 1973, à 9 heures du matin, le palais présidentiel est assiégé par l’armée sous le commandement du général Augusto Pinochet, commandant en chef des forces armées. Allende n’a alors pas encore connaissance de la trahison de Pinochet et s’inquiète à son sujet. Le palais présidentiel est bombardé par l’aviation. Pendant le coup d’État, Allende s’adresse une dernière fois aux Chiliens à la radio où il remercie ses partisans et annonce son intention de se battre jusqu’à la mort. « Vu les circonstances, je lance un appel à tous les travailleurs. Qu’ils occupent leur poste au travail, qu’ils courent ensemble à leurs usines, qu’ils y maintiennent calme et sérénité. Jusqu’à maintenant, à Santiago, il ne s’est produit aucun mouvement anormal des troupes et selon les informations que m’a fournies le chef de la garnison, tout est normal à la caserne de Santiago. De toute façon, je reste ici dans le Palais du Gouvernement et ici me tiendrai, prêt à défendre ce gouvernement que je représente par la volonté du peuple. Ce que je désire essentiellement, c’est que les travailleurs restent en alerte et vigilants et qu’ils évitent les provocations ».

Salvador Allende avait nommé le général Augusto Pinochet au poste de commandant en chef des forces armées le 23 août précédent…

 

(1) : Peter Kornbluh, The Pinochet File (publié en espagnol sous le titre Pinochet: Los Archivos Secretos)